Le conflit ukrainien à l’aune des conquêtes russes de Catherine II

Rien de mieux qu’une carte pour comprendre les enjeux d’un conflit, surtout lorsqu’il s’agit d’une document ancien qui restitue la réalité cachée derrière  les revendications territoriales. Ainsi de la guerre en Ukraine où l’agresseur prétend à des droits intangibles sur l’Ukraine au nom de la maison Russie, qui justifieraient l’autonomie voire le rattachement de plusieurs provinces ukrainiennes autoritairement déclarées russophones, considérant par ailleurs que les violations systématiques du droit international sont des broutilles en comparaison d’exigences nationalistes à satisfaire immédiatement.

L’Europe en 1705 : les territoires ukrainiens échappent alors largement à la domination russe

Or la réalité est bien différente de celle proclamée par Vladimir Poutine, les Russes n’étant majoritaires que dans une seule province d’Ukraine en 2001, la Crimée : dans les régions disputées de l’Est, les Ukrainiens sont bien plus nombreux que les Russophones. L’intérêt de la Russie pour les mers chaudes n’est, par ailleurs, pas nouveau comme en témoigne cette image d’un film où Catherine II la Grande désigne les terres à conquérir au général Potemkine qui s’emparera de la Crimée et qui est resté célèbre pour sa capacité de camoufler la vérité, en levant des pallissades en bois sur le passage de l’impératrice pour lui dissimuler la misère des moujiks, une méthode élevée au rang d’un grand art sous Staline. Pourtant à y regarder de plus près, le prétendu nationalisme russe appliqué à l’Ukraine par le recours à la violence guerrière, dissimule mal un expansionnisme  territorial qui n’est que la poursuite de la colonisation menée par Moscou depuis sept siècles, avec une impulsion décisive donnée par  Catherine II la Grande, entre 1762 et 1793.

 Cette carte raconte comment la principauté de Moscou est devenue en cinq siècles l’empire russe. Le nationalisme russe s’inscrit dans une tradition guerrière de conquête territoriale et d’asservissement des peuples non russophones

La carte détaillée ci-dessous permet plus encore de suivre l’expansion de la Russie sous Catherine II, entre 1762 et 1796. Que constate-t-on ?

Tout d’abord, en Orient, l’expansion est stoppée par la guerre paysanne conduite par Pougatchev  en 1773-1775 qui menace d’effondrement l’empire, les insurgés se retrouvant aux portes de Moscou. La guerre paysanne embrase tout le centre de la Russie d’Ekaterinbourg à Tsaritsyne. L’affaiblissement central va favoriser ultérieurement les soulèvements des Kazakhs dans la Petite Horde, domaine vassal des Russes, entre 1783 et 1797.  De ce fait, l’expansion à l’Est de la Russie est au point mort et ne reprendra qu’au début du dix-neuvième siècle. 

Le jugement de Pougatchev : Catherine II convoque en 1767 une assemblée de 652 représentants de toutes les régions de Russie pour élaborer un code inspiré de Montesquieu ; mais les travaux n’aboutissent pas et l’assemblée sera renvoyée en 1774. La même année éclate la révolte de Pougatchev, chef cosaque qui entraîne les paysans mécontents dans une guerre de deux ans

Dans le Caucase, les frontières sont figées. Il faudra attendre Alexandre Ier et Nicolas Ier au début du dix-neuvième siècle, pour que reprenne l’expansion avec l’annexion de la Tcherkessie, du Daguestan, de la Georgie et de l’Arménie jusqu’alors sous domination perse. De même, les frontières avec le royaume de Suède, qui couvre alors la Finlande, sont stables. L’expansion russe pendant les trente-quatre ans de règne de Catherine II va en définitive se concentrer sur l’accès à la mer Noire tout en repoussant à l’Ouest les limites de l’empire. 529px-Rokotov_Portrait_Catherine_II.jpg 529×600 pixels

Catherine II la Grande, princesse allemande devenue par le mariage puis le veuvage, impératrice de Russie

S’agissant de la mer Noire, en 1774 puis 1783-1784, les armées de Catherine II défont les Tatars de Crimée, dont le Khanat est allié à la sublime Porte : l’empire ottoman enregistre alors un premier retentissant recul qui annonce une succesion de défaites conduisant les Turcs à la portion congrue territoriale en Europe à la veille de la Première guerre mondiale. La conquête du Khanat de Crimée par l’armée russe a été l’une des justifications du rattachement brutal de la presqu’île de Crimée à la Russie par Vladimir Poutine en mars 2014 après son invasion éclair.

Dans le même temps, par trois fois, la Russie va s’étendre à l’Est au détriment du royaume bicéphale de Pologne et Lituanie, dans ce qui sera appelé, les partages de Pologne de 1772, 1793 et 1795, partages conclus entre la Russie, la Prusse ou l’Austro-Hongrie. A chaque fois, les frontières sont un peu plus repoussées vers l’Ouest.

L’agression russe en Ukraine rappelle aux Polonais et Lituaniens de mauvais souvenirs

En quoi celà concerne-t-il l’Ukraine d’aujourd’hui ? Et bien tout simplement, on constate deux choses : jusqu’en 1793, la frontière de la Russie en Ukraine est principalement sur le Dniepstr et Kiev se trouve à l’extrême limite occidentale de l’empire Russe, son rattachement à l’empire russe ne remontant qu’aux années 1650. De même, la région d’Odessa est rattachée à la Russie seulement en 1792. Pour toute la partie occidentale de l’Ukraine, on constate donc que le rattachement à la Russie est relativement récent, deux siècles ce qui est peu à l’échelle de l’histoire, et beaucoup moins que le récit national millénariste de l’autocrate du Kremlin. Et surtout, ces avancées territoriales ne sont que le fruit d’annexions successives qui fait fi des peuplements originels, Staline ayant par ailleurs veillé à expulser les Tatars de Crimée pour les déporter en Asie centrale ou dans le Caucase.

Carte publiée dans l’encyclopédie Larousse, édition 1976

En définitive, c’est une véritable manie dictatoriale que de recourir à l’histoire nationale pour justifier les coups de force territoriaux. Hitler en a fait un principe de conquête  pour justifier ses revendications sur l’Autriche ou les Sudètes aux dépens de la Tchécoslovaquie, sans oublier ultérieurement l’Alsace-Lorraine. Un coup de force militaire reste un coup de force, même quand une partie des populations concernées réclame ou souhaite un rattachement à un autre Etat pour des motifs de culture nationale ou de religion.

Situation en Ukraine au printemps 2015 (carte du Huftington Post)

C’est pourquoi, l’agression de la Russie en Ukraine est injustifiable, même d’un point de vue historique. Dans une Europe en paix, à l’exception des conflits liés à l’éclatement douloureux de l’ex-Yougoslavie, Poutine le barbare a créé un dangereux précédent qu’il convient de dénoncer,  ce précédent n’ayant aucun début de bien-fondé, y compris pour la Crimée dont les derniers Tatars sont aujourd’hui condamnés au silence quand ils ne sont pas maltraités. L’usage de la force doit être d’autant plus sévèrement condamné que la Russie avance masquée comme en témoignent les documents que vient de publier l’opposition russe en présentant les travaux menés par Boris Nemtsov, assassiné au pied du Kremlin en février dernier  : ce rapport estime à plus de deux cent vingt militaires russes déguisés de force en « volontaires » qui sont tombés en Ukraine et dont on dissimule leur mort au combat, les troupes russes infiltrées étant à l’origine de l’essentiel des morts ukrainiens depuis juillet 2014. Il s’agit là d’une guerre vaine, inutile et d’autant plus honteuse, qu’elle est d’abord un prétexte pour les nationalistes russes de montrer leur force à l’intérieur de la Russie et provoquer des tensions dans une Europe qui doit d’abord rester le continent de la paix perpétuelle.

Pour aller plus loin

C. de Rulhière, Anecdotes sur la révolution de Russie en l’année 1762, Desenne, 1797

V. A. Bilbasov, Histoire de Catherine II, en russe, Saint-Pétersbourg, 1890, 2 volumes

V. I. Semevski, les Paysans pendant le règne de Catherine II, en russe, Saint-Pétersbourg, 1901-1903, 2 volumes

P. Milioukov, C. Seignobos et L. Eisenmann, Histoire de Russie, t. II, les Successeurs de Pierre le Grand, Leroux, 1932

M. Raeff, Origins of the Russian Intelligentsia. The Eighteenth Century Nobility, New York, 1966

P. Dukes, Catherine the Great and the Russian Nobility,  Cambridge, 1967

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