Il faut aussi sauver l’ange Raphaël

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Cette nuit, un ange raphaélien est venu me visiter. Il me dit : Il faut sauver la langue française. Je lui répondis : Pourquoi ? Il m’observa alors, puis après un long silence, ajouta : Je me demande si j’ai fait le bon choix. J’allai rétorquer lorsqu’il conclut : Nous n’avons plus le temps, je décrète l’état d’urgence. Je reviendrai au crépuscule ramasser la copie. Puis il s’envola péniblement à tire d’accent circonflexe, comme s’il traînait un chariot de trémas dans le ciel, disparaissant à l’horizon, bientôt guère plus visible qu’une cacahuète au milieu d’un bassin de nénuphars sous un ciel de lotus bleu au soleil levant à Giverny, chez Monet l’impressionniste dont la maison appartient à l’Institut des Petits hommes verdâtres du quai de Conti.

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Tobie et Saint Raphaël, de Sassoferato, XVIè siècle

L’auteur virtuel ne dort jamais. Il guette, il veille, il surveille, tel Clémenceau, la plume au poing, traqueur de mots attrapant des bons mots pour les confier aux trappistes qui les recopient et les enluminent dans le grand livre d’heures du françois devenu français. Au petit matin, la mission obscure que lui avait confiée l’ange raphaélite s’éclaircit subitement. C’était évident, comment ne pas y avoir songé plutôt, la survie même de l’archange Raphaël était en jeu, plus de ¨ph », plus de ^ou de ¨,, rien qu’un vulgaire Rafael pour les manents, ange aux ailes arrachées, tombé du ciel pour ramper sur terre, peut-être même bientôt, l’air de rien, l’R majuscule de trop, tout simplement un minuscule rafael dans la nuit et le brouillard, écorché vif. Il n’y avait pas que la comtesse de Ségur à sauver ou la fillote Esperluette, il fallait aussi sauver l »archange Gabriel menacé par l’opération nénufar. Qui sait s’il n’était pas déjà trop tard ?

Illustrations et peintures : Raphaël et Tobie

L’archange Raphaël quittant Tobie, par Rembrandt van Rijn, 17è siècle

Ce n’était pas la langue française que nous devions sauver mais la création elle-même menacée de cécité dès lors que disparaîtrait Raphaël, l’un des sept anges qui se tiennent ou se présentent devant la gloire du Seigneur (livre de Tobit, ch. 12-15), le protecteur des voyageurs « sur terre sur mer et dans les airs« , qui dans la bible avait guéri Tobit de la cécité et lui avait fait rencontrer Sarah pour assurer la descendance d’Abraham (Peinture introductive : l’archange Raphaël et Tobie, par Botticelli, retable de la Sainte Trinité, 1491-1493, Institut Courtauld, Londres)

Illustrations et peintures : Raphaël et Tobie

Tobie et saint Raphaël par Eugène Delacroix, XIXè siècle

le temps pressait, oppressait, stressait, supprimant secondes, minutes et heures comme si une horloge folle accélérait sans discontinuer la vitesse de rotation des aiguilles, ce n’était pas vingt-qsuatre heures d’une compétition là ou tout n’est que puissance et endurance, où les prototypes tournent toujours au même rythme, mais bien plutôt les préparatifs d’un lancement de missile balistique auquel aurait été attaché le Protecteur des voyageurs comme une vulgaire missive balancée à la poste. Il était temps de passer à l’action avant qu’il ne soit trop tard : la Montre molle de Dali allait exploser.

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Montre molle au moment de sa première explosion, Dali, 1954

C’est alors qu’il me revint à l’esprit l’existence d’un petit calepin enterré dans un sous-bois, sous les branches d’un peuplier tombées à terre et recouvertes de feuilles d’automne, du côté de Chênehutte, en terre troglodyte angevine. Je me levai de ma table d’écriture et tombai du lit à baldaquin, le bonnet de nuit à mes chausses.

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Qui ne connaît Chênehutte, Trêves et Cunault n’a rien vu sur ni sur terre, ni sur mer ni dans les airs, proverbe de l’auteur virtuel

On a tout oublié du calepin qui n’a jamais été ce maudit missel de maréchaussée où l’on note tout ou tout au moins ce dont nous devons ne pas nous en souvenir comme s’il s’agissait d’un éphéméride, d’un calendrier pour spadassin ayant rendez-vous avec la mort. Le calepin, en vérité vient de l’italien, c’est une invention pour voyageurs, probablement soufflée par leur protecteur. [Le mot Calepin provient en effet du nom de son créateur, Ambrogio Calepino, qui avait constitué un ouvrage destiné à mieux faire connaitre le latin en y associant l’équivalent des mots en différentes langues, jusqu’à comprendre onze langues dans sa dernière édition à la fin du XVIIIè siècle, dont l’anglais et le français qui figurèrent dès les premières éditions, ndlr].

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Dictionnaire polyglotte d’Ambroglio Calepino

Le calepin retrouvé sous le peuplier ployant, tout devint simple, il suffisait d’écrire un dictionnaire pour tous, une sorte d’abrégé qui deviendrait le condensé d’une encyclopédie, le substitut à tout dictionnaire, une  énumération grotesque qui permettrait en toutes circonstances à la langue française de s’adapter aux turpitudes académiques avant de disparaître sous l’assaut des lois et des décrets imposant désormais des numérus clausus en matière de vocabulaire, le nouveau carcan des mots qui faisait régner une terreur barbaresque sous les préaux, dans les écoles.

Peuplier Poplar Monet

Les peupliers au bord de l’Epte, automne, de Claude Monet, 1890, collection privée

En attedant, sous le peuplier, je feuilletais le calepin. Tout était là, comment avais-je pu oublier ? La solution crevait tellement les yeux que tel Tobit, j’étais devenu aveugle, rapetissant à vue d’oeil en  un Hobbit de la littérature. Nous n’avions pas besoin d’un Tolkien inventant une nouvelle langue, car en France tout se termine en farce bureaucratique. Il fallait en appeler au génie des Rabelais, de Molière, de Diderot, de Rimbaud  ou de Céline, trouver un nouveau Discours de la méthode pour l’éducation, pour que fleurissent mille mots en souvenir des nénuphars de Monet.

Les peupliers de monet

Les peupliers au bord de l’Epte, effet du soir, de Claude Monet, 1891

Point la peine de sonner le tocsin, au sonneur répondrait le tocsineur : ainsi commence le Calepin des calembours et calenbredaines, légué aux générations perdues de la langue française, dont il faut souligner que non seulement il est incompréhensible mais plutôt tartignole. ce ne sont que des entrées de mots franchement curieuses, signé d’un certain Raphaël l’embauché, où ?, personne ne sait, nulle trace dans les grimoires, les bibliothèques ou l’internet.

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Nénuphars aux reflets verts, de Claude Monet, 1917-1921

Voici donc cette liste de mots en apparent désordre qui comportait une cinquantaine d’entrées sous les mots nénufar ou nénuphars enrichis d’un suffixe, ce petit élément derrière le radical, appelé aussi racine, et qui vient ainsi former un mot nouveau dont il serait dit qu’ils trouveraient tous un jour leur place en bon français, sans faire preuve de beaucoup d’imagination pour les comprendre:

nénufar, nénuphar, nénufarisme, nénupharisme, nénufarien, nénupharisien, nénufarette, nénuphariste, nénufareur, nénufarisateur, nénufarisater, nénuphariner, nénupharatif, nénupharange, nénufarable, nénufarablement, nénufaresque, nénupharesque, nénupharesquement, nénufarité, nénuphariel, nénufarade,  nénufaraire, nénufaration, nénupharka, nénufaron, nénupharaïque, nénupharement, nénupharytique, nénufarine, nénufariose, nénufaréose, nénufaréite, nénupharillon, nénupharant, nénuphareusement, nénupharuque, nénupharell, nénupharage, nénufaragiste nénupharogène, nénufaroniste, nénupharaison, nénupharifier, nénupharier, nénufareux, nénufarelin, néufarité, nénufarivement, nénufarissimo, néupharard, nénupharome, nénupharium, nénufaroir.

Bref, ce n’était là que les Schtroumpfs et la schtroumpfette d’état-major, de sortie à Giverny, une classe verte de découverte en vocabulaire par l’apprentissage des suffixes.

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Un des 250 tableaux nénupharesques peints par Claude Monet en 30 ans à Giverny 

Pour le mot chariot, une liste avait été aussi constituée qui commençait ainsi : charioter, charioteur, chariotien… Plus loin, le terme caachouète était suivi des mots : cahouete, cahoueteur, cahouétique, cahouétier… En conclusion, en dernier page du calepin, il était écrit une phrase, courte et concise : Impossible de fusionner le « f » et le « ph »,  le « f » fouette, le « ph » phouette. Enfin, une dernière phrase précisait encore : s’il était toujours en vie, le doctor Minor, paix à son âme, comprendrait fort bien cet exercice!

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Bassin aux nymphéas dans la maison de Monet à Giverny

Le même calepin comportait pour certains mots des définitions, des illustrations ou des citations, à l’écriture de plus en plus illisible au fil des pages, des textes de plus en plus courts et des observations de plus en plus incompréhensibles, comme : Quel défi que faire fi des phi!

  • Nénupharisien : calqué sur pharisien ou parisien, homme insupportable qui prétend tout connaître et comprendre, cherche à imposer ses lois à tous ; le néupharisien ne doit pas être confondu avec un Nénufarien, provincial de l’orthographe monté à la (lettre) capitale.
  • Nénufarisme : doctrine visant à la substitution d’une langue par une autre, régime dictatorial de l’orthographe et de la grammaire qui s’oppose aux traditions républicaines du Bon usage. Promet le fouet aux grammairiens indociles.
  • Nénufarniente : douce oisiveté orthographique prônée par les nénufaristes. Suivre la pente fatale de la facilité et approuver toutes simplifications othographiques pour ne pas se compliquer la vie professorale.
  • Nénufarette : héroïne mystique du nénufarisme, ministresse du plus petit commun dénominateur du Vivre ensemble.
  • Nénupharell : fatale erreur! Un fan de Pharell aimant la vie (Happy!) et la liberté (Freedom!) et qui résisterait au bonheur de la simplification pour ne pas perdre son petit chapeau, signe de ralliement des Compagnons du Circonflexe.
  • Nénufarité (principe de) : doctrine de l’égalité parfaite entre les chiffres et les lettres, les consonnes et les voyelles : O=0 (o=zéro=eau), V=W, I=J, F=PH, AI=OI, OIE=OY… La nénufarité autorise de remplacer beau par Bo, chaud par cho ou bien encore, tôt par to partout (ou par tou).
  • Nénupharaïque : ère orthographique française comprise entre 1937 et 2015, période pendant laquelle des fondus de linguistique ont confondu les origines du mot nénufar, terme d’origine arabe, avec nymphéas, terme persan, sous prétexte que le nénuphar des pièces d’eau appartient à la famille des nymphéacées.

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Nymphéas sous un peuplier, oeuvre de Claude Monet peinte à Giverny

Depuis cette erreur académique de 1937, la confusion règne dans la famille des nénuphars ou nénufars, ce qui ne peut que profiter au Lotus bleu dont les lecteurs de Tintin s’accordent à dire qu’il est forcément chinois. Erreur colossale voire colonialiste : selon le dictionnaire Larousse de l’année 1964, le lotus est un nom provenant du latin lotus ou du grec Lotos, donné à plusieurs espèces de nénuphars. Du côté mythologie, ce serait un fruit du pays des Lotophages, si délicieux, disait-on, qu’il faisait oublier leur patrie aux étrangers.

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Où se trouve la pays des lotophages, me direz-vous ? Et bien toujours selon Larousse, et uniquement pour les lecteurs qui aurait tout oublié d’Ulysse, il s’agirait d’un peuple africain qui se nourrissait des fruits du lotus et qui aurait vécu sur l’île de Djerba, dans l’actuelle Tunisie. Mais encore, pouvons-nous préciser où se trouve ce merveilleux pays des lotophages  qui pourrait nous permettre de faire oublier leur patrie aux étrangers, il est fort probable que le fruit serait  furieusement recherché pour la consommation du côté de Cologne, Calais ou en Suède ces jours-ci, jusque dans nos écoles rétives à l’apprentissage du français, pour de bien sombres et tristes motifs communautaristes.

Ethiopien. Sculpture des Thermes d’Antonin à Carthage (photo G. Picard).

Ethiopien, sculpture des thermes d’Antonin, à Carthage (photo de G. Picard extraite de l’article Aethiopies de l’Encyclopédie berbère accessible ICI qui évoque la présence quotidienne des Noirs dans l’Afrique du Nord antique)

A défaut du lotus perdu, dévorons donc Ulysse dans les écoles ce qui leur permettrait de découvrir à l’occasion ce passage où il est question du pays des Lotophages :  Mais, à peine en chemin, mes envoyés se lient avec les Lotophages qui, loin de méditer le meurtre de nos gens, leur servent du lotos. Or, sitôt que l’un d’eux goûte à ces fruits de miel, il ne veut plus rentrer ni donner de nouvelles. (Homère, l’Odyssée, IX, 91-95, trad. Victor Bérard).

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Ulysse au pays des Lotophages, de Théodore van Thulden

Et c’est là que tout se complique, comme dans l’orthographe. ce serait plutôt sur le rivage des Syrtes, du côté de Bizerte et Tabarka, dans le golfe de Gabès que la flotte d’Ulysse aurait plutôt accosté, ce qui correspondrait mieux avec nos connaissances actuelles en matière de botanique et d’ethnographie. Et incertitude supplémentaire, voilà que ce lotus n’aurait rien à voir avec le Nymphea Lotus, le lotus du Nil, le lis d’eau. D’après Hérodote, sur la côte allant de la Tunisie au Maroc, le lotus est plutôt le Lotos, connu des « Ethiopiens troglodytes« , aux vertus thérapeutiques et narcotiques, qui serait en fait le jujubier sauvage, alias Ziziphus lotus, dont « les Lotophages en font aussi du vin » toujours selon Hérodote, et qui est connu sous le nom de Sedra en Tunisie.

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Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage… au pays des Lotophages, où comment passer du Petit Liré à Djerba et enseigner en français à tous les petits Français une histoire commune  de nénuphars, nymphéas, jujubiers et lotus.

C’est pourquoi, ce soir, lorsque l’ange raphaëlien reviendra chercher sa copie, il trouvera un dossier tartignolesque proposant d’abandonner à l’oubli, les mots nénufar et nénuphars, nymphéas, jujubier  et Sedra pour ne plus garder qu’un mot, un seul et unique mot issu du latin et du grec, foin mouillé de l’arabe et du persan, le mot Lotus donc, associé à la couleur ou au lieu d’origine : lotus du Nil, lotus, lotus d’Inde, lotus de Chine, lotus persan, lotus d’or, lotus bleu, lotus rose, un peu comme la rose justement dont il existe mille variétés, avec la définition suivante : Lotus, nénuphar des pièces d’eau. Et flûte : retour à la case départ!

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Fleur de lotus bleu

[Cette chronique est dédicacée à Pauline, qui sait pourquoi :)]

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