Sur les bords de l’Asse au milieu de Russes blancs

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Le souvenir du bonheur est tout ce qu’il nous reste quand nous avons tout perdu. Une fois dit cela, il ne resterait plus qu’à se taire et méditer, mais ce serait oublier pour reprendre l’expression de Galanskov, que la littérature exige la révélation divine, la sincérité et la vérité. Et comme ce n’est pas en écrivant sur les bons valets de Bercy que nous pourrons atteindre cette triple exigence, il faut parfois s’en remettre au charme des souvenirs.

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Celui-ci remonte à près de quarante ans. Il a pour cadre champêtre la vallée de l’Asse et met en scène un chœur de Russes blancs dignes de l’opéra Boris Godounov de Moussorgski qui est le compositeur ayant vraisemblablement approché au plus près l’âme russe avec cet opéra et les Tableaux d’une exposition.

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La plupart des lectrices et des lecteurs ignorent vraisemblablement tout de la vallée de l’Asse. C’est un affluent rive gauche de la Durance dans les Alpes-de-Haute-Provence, d’une longueur de 80 km environ caractérisé par un fort débit l’hiver et au printemps à la fonte des neiges et un étiage bas l’été ; Il n’est pas rare que le torrent soit alors à sec.

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En amont de Mézel, le chef-lieu de canton que l’Asse traverse, la route Napoléon et le chemin de fer de Nice à Digne suit son cours entre Barrême et Chateauredon ; en aval de Mézel, la vallée sépare le plateau de Valensole du plateau des amandiers sur une vingtaine de kilomètres, l’Asse se jetant quelques kilomètres au sud d’Oraison, un gros bourg qui fleure bon la Provence.

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Le village de Bras-d’Asse a été détruit par un tremblement de terre. Les habitants ont reconstruits le bourg dans la vallée

Si le plateau de Valensole est célèbre pour la culture de la lavande destinée aux parfumeurs de Grasse et bénéfice en notoriété de la proximité des gorges du Verdon, du lac de Sainte-Croix du Verdon et de villes touristiques comme Moustiers-Sainte-Marie ou Gréoux-les-Bains, le plateau des amandiers demeure une terre inconnue pour le grand bonheur de celles et ceux qui le sillonnent à la recherche d’une Provence aujourd’hui disparue, celle  de l’olivier sauvage, des amandiers et de la lavande discrètement cultivée entre les arbres.

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Paysage traditionnel de Haute-Provence

Il faut dire que les habitants ne se bousculent pas sur le plateau des amandiers. Avec l’exode rural, les enfants sont partis puis les parents sont morts ou prirent leur retraite dans les bourgs voisins. Et comme l’hiver les chemins montant sur le plateau, constitués de lacets forestiers,  peuvent être difficiles, la nature a repris ses droits en dehors de quelques familles s’accrochant à leurs arpents de terre ou ayant transformé les fermes en résidences secondaires. Les trois principales communes du plateau, Entrevennes, Puimichel et saint Jeannet comptent moins de 450 habitants sur 88 km², soit six habitants au km², beaucoup moins que de lézards sur un mur.

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Entrevennes l’hiver, sur le plateau des amandiers

Entre Mézel et Oraison, deux villes distantes de 35 km par la route la plus rapide suivant le cours de l’Asse, la vallée n’est guère plus peuplée. On compte quatre villages, Estoublon, 480 habitants, Bras-d’Asse, 560 habitants, et deux villages nichés sur des collines, Saint-Julien d’Asse, moins de 200 habitants, et Brunet, 260 habitants, soit au total 1.500 habitants dispersés sur près de quarante kilomètres.

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Entrevennes au début de l’été

Et encore, on revient de loin. En 1975, Saint Julien d’Asse ne comptait plus que 68 habitants dont la doyenne d’âge mademoiselle Jeanne qui avait toujours vécu au milieu du village dans l’une  ces rues étroites pour donner de l’ombre l’été. Elle avait oublié de se marier. Octogénaire, elle s’installait tous les matins sur sa chaise dans la rue et le bourg était si calme qu’on entendait à quarante mètres de là, le bruit du crochet avec lequel elle fabriquait de la dentelle, réservant ses après-midi à la dentelle à la main, chantilly ou cluny, pour ne pas perturber la sieste des voisins. A propos des voisins, quand il s’agissait de parler d’eux, elle ne faisait pas cette fois dans la dentelle. Surtout quand il s’agissait des russes blancs.

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Village de Puimoisson sur le plateau de Valensole

Les Russes blancs, c’étaient nous. Ne demandez pas comment on se retrouve sur les bords de l’Asse au milieu des Russes blancs. Ils habitaient Nice et avaient acheté une maison dans le bourg qu’ils avaient retapée au milieu des années 70. D’autres membres de la famille avaient fait de même depuis et plusieurs  habitations leur appartenaient désormais dans le village. Toutes les familles venaient d’Odessa qu’ils avaient fui après la révolution d’octobre 1917, les femmes et les enfants sans demander leur reste, les hommes en entrant dans la Garde blanche. Pour certains, la guerre civile avait duré quatre ans , de 1918 à 1922, beaucoup en étaient morts, peu avaient survécu. Cela avait été une guerre sans pitié, effroyable et certain n’avaient trouvé le salut qu’en retraitant jusqu’à Vladivostock, tout au long de la ligne de chemin de fer de Sibérie, pour finir par bateau à San Francisco, un périple dément, la faim aux trousses. Elles étaient loin les années où l’armée du Tsar s’en venait symboliquement à l’aide des troupes alliées sur le front de l’Ouest.

Soldats russes sur le front occidental en avril 1917 en Champagne, au fort de la Pompelle. Plus de 4.600 Russes appartenant à quatre régiments périrent dans les combats.

La génération de la guerre civile commençait à s’étioler. Les plus jeunes approchaient quatre-vingts ans. Ils n’en parlaient pas surtout quand on jouait aux échecs. Un souvenir suffisait placé sous le regard de tous, accroché au mur de la pièce centrale : un sabre. Sans que l’on puisse savoir si c’était de la forfanterie, son propriétaire, un officier de cavalerie de l’armée des volontaires dirigée par le général Denikine, prétendait avoir sabré des centaines de têtes, ce  n’était peut-être que des dizaines, toujours est-il, un certain nombre, suffisamment pour que ce sabre ayant bien servi soit accroché et suscite le respect les jours de fêtes, par des hochements de tête nostalgiques. Le maître du Kremlin s’appelait alors Léonid Brejnev et il était impossible, plus de cinquante après la Révolution rouge et la guerre civile d’entrer en contact avec les membres de la famille restée en Russie sans que cela passe chez ces Soviétiques paranoïaques pour de l’intelligence avec l’ennemi.

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Cathédrale russe orthodoxe de Nice

Cela n’explique pas pourquoi des Russes blancs on choisi la vallée d’Asse pour s’y réfugier à la fin de leur vie, loin des paysages du Don ou ceux de la mer Noire. Et bien, tout simplement, le premier à s’y être installé était un fils d’une famille de régisseur français de propriétés ukrainiennes appartenant à des familles princières. Ils étaient arrivés au milieu du dix-neuvième siècle dans la région d’Odessa. Et lorsque la guerre éclata, la famille s’en retourna à Marseille, leur région d’origine. Le fils fit de brillantes études d’ingénieur et travailla dans le pétrole à l’international, dans l’exploration en Amérique latine. Sa femme étant une fille d’émigrés russes installés à Nice, alors que l’âge de la retraite approchait, il songea à acheter une maison en Haute Provence de sorte que les parents âgés puissent y venir par le train soit de Marseille en empruntant la ligne Marseille – Aix – Gap – Briançon, soit de Nice par le train des pignes qui reliait la côte d’Azur à Digne.

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Le projet de relier Nice à Grenoble par Digne voit le jour  en 1861 après le rattachement de Nice à la France en 1860. La construction de la  ligne sera titanesque avec des centaines d’ouvrages d’art sur 150 km dont un tunnel long de 3,6 km. Commencés en 1882, la ligne n’arrive à Nice qu’en 1911 et l’inauguration le 3 juillet.

La vallée de l’Asse devint le lieu parfait où se réfugier, à mi-distance de la gare de la Brillanne qui dessert Oraison et Forcalquier, et de la gare de Mézel. Et c’est ainsi que l’on se retrouve à fêter le Noël orthodoxe au milieu des Russes blancs, ce qui n’est pas si dépaysant que cela car il peut beaucoup neiger l’hiver. En revanche, la pâque orthodoxe aux tisons avec les grillons et les lézards c’est plus étonnant.

Et pour conclure, deux documents :

– une carte  de la guerre civile russe de 1918 à 1922

La guerre civile russe:

  • un extrait de Boris Godounov :

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