La promenade du bout du monde

Si vous croyez qu’aller au bout du monde demande du temps, des efforts et de l’argent, c’est que vous ignorez une promenade qui permet de vous y rendre sans coup férir. Elle est située à Angers, elle longe le château pour se terminer en cul-de-sac au belvédère surplombant les rives de la Maine, permettant de jour comme de nuit, de découvrir un grandiose panorama sur la Doutre, le quartier de la rive droite du Maine, ainsi appelé car se situant outre-Maine. Au total, il n’y a guère plus de cent vingt mètres à parcourir avant de vous en retourner par le même chemin, sauf à sauter dans le vide, à vos risques et périls ou entrer dans le château pour aller voir les tentures de l’Apocalypse qui constituent la véritable promenade au bout du monde. L’Ange au livre, Apocalypse, 10, 1-7. Deuxième ensemble, tapisserie 27 (détail)

L’Ange au livre, Apocalypse, 10, 1-7, deuxième ensemble, tapisserie 27

La traversée archéologique de ce bout de terre, en revanche, n’est pas de tout repos. A l’occasion de travaux d’aménagement de cette impasse en espace piétonnier, de récentes fouilles archéologiques préventives ont permis de mettre à jour un cimetière du XVIIème siècle, une rue médiévale antérieure à la construction du château, un four à chaux du XIVème siècle et une bâtisse du XIème siècle. Résultat de recherche d'images pour Avec un peu plus de temps pour creuser, qui sait si nous n’aurions pas retrouvé la dent d’un homme capable, bien qu’il soit désormais incapable de mordiller car tel est notre destin, recracher toutes nos dents pour envoyer un souvenir d’ici 560.000 ans, comme l’homme de Tautavel, voire plus avec le progrès humain si vous laissez votre dentier dans un verre. En attendant le métier d’archéologue ressemble bigrement à celui du fossoyeur à ceci près que l’un déterre ce que l’autre enterre. C’est là le génie humain que de savoir donner du travail à des personnes rien qu’avec une pelle ou une truelle. Les fouilles de la promenade du Bout-du-Monde à Angers. On n’imagine pas le nombre de personnes que l’on peut déranger quand on commence à creuser au milieu d’une ville. Au cours des trente dernières années, les fouilles préventives organisées à Angers à l’occasion de chantiers par l’INRAP, l’institut national de la recherche archéologique préventive, ont permis de découvrir des Goths, des sacorphages mérovingiens et un mithraeum, autant de découvertes qui en imposent au lecteur, but recherché par l’auteur virtuel. Concernant les Goths, il faut saluer la parfaite connaissance  de l’armée romaine par Goscinny et Uderzo qui, dans Astérix légionnaire, imaginent le recrutement d’un Goth appelé Chiméric.  Des fouilles près de la gare Saint-Laud ont en effet mis à jour un groupe de sépultures daté de 350, à l’orientation inhabituelle pour cette période. Ce sont des femmes portant des sandales cloutées au pied, des fibules or-argent témoignant qu’elles ne se promenaient pas nues, tout au moins au jour de leur sépulture.

Manteau gothique moderne, disponible sur http://www.gothyka.com (on peut aussi acquérir des lampes ou consoles gothiques ainsi que des plafonniers en solde assez crânes, du meilleur effet.)

Plafonnier Gothique Crânes Soldes Pour en revenir à nos goths  d’Angers, il s’agit vraisemblablement de compagnes de militaires barbares auxiliaires dans l’armée romaine, ces tombes étant les plus à l’Ouest jamais trouvées pour des Goths et dans l’empire romain. Cette fois, c’est Hergé qui donne le bon conseil à l’archéologue : les découvertes se trouvent un peu à l’Ouest, Colomb en témoigne. Reste à savoir depuis que la terre est ronde, ce qui fait déjà pas mal de temps, quand est-ce que l’on se retrouve en Orient. Belles Marquises, la réponse est plus difficile qu’on ne l’imagine. Du côté de la place du Ralliement, en plein centre de la ville moderne, à l’occasion de recherches préventives à la construction d’une ligne de tramway, 25 sarcophages mérovingiens ont été découverts en un lieu où autrefois avaient été édifiés plusieurs lieux de culte chrétiens à l’écart de la ville historique où se sont succédés Gaulois, Romains et Francs. La place du Ralliement a été édifiée à la Révolution à l’emplacement de trois églises qui ont alors été détruites : Saint-Pierre, Saint Mainboeuf et Saint-Maurice, toutes les trois occupant l’espace d’anciennes basiliques funéraires érigées à partir du IVème siècle pour accueillir les dépouilles des premiers évèques d’Angers. Des trois saints, Pierre est le plus illustre, il tient les clefs de tout, belle réussite malgré le désaveu du chant du coq, preuve que rien n’est jamais perdu dans la vie. Quant à Maurice, il a sa cathédrale à Angers, ce n’est donc pas un inconnu. la Cathédrale en 1880

 La cathédrale Saint-Maurice, à Angers, en 1850

D’une longueur de 90 mètres d’une largeur de 23 mètres en façade occidentale, on n’accède pas à une telle postérité sans quelque mérite, en l’occurence celui d’avoir dirigé la légion thébaine martyre déjà évoquée dans un précédent article (voir : l’Ordre du croissant). Par une sculpture réalisée au début du XVIème siècle, hommage lui est rendu en façade de la cathédrale avec la représentation de Saint- Maurice et de sept de ses compagnons égyptiens. Les statues de la façade datent de 1537 Quant à la nef de la cathédrale, trois grandes voûtes caractérisent cette architecture dite « gothique angevin » autrement appelée Plantagenêt. Celles-ci ont été édifiées sous Henri II Plantagenêt, roi d’Angleterre et comte d’Anjou, en 1149. Tout est schiste dans cette cathédrale, du rocher sur lequel elle est implantée et qui domine la Maine, aux tours perchées à 75 mètres du sol.

 Vue d'ensemble de la cathédrale Saint-Maurice Vue d’ensemble de la nef Plantagenêt

Et pour ne pas oublier que le temps de la délivrance approche et invite à trouver la voie du salut pour se préparer au Jugement dernier, le tympan du portail nous donne à contempler une vision de Saint Jean, le Christ en majesté entouré des attributs des quatre évangélistes, ce qui nous rappelle qu’il est l’heure de s’en retourner vers la Promenade du bout du monde pour entrer au château contempler la tenture de l’Apocalypse, ultime révélation qui nous rappelle sans cesse que notre propre promenade du bout du monde aura sa fin, sans en savoir plus pour le moment. Le tympan du portail représente une vision

Le Christ en majesté entouré des attributs des évangélistes, au tympan du portail de la cathédrale saint-Maurice, sculpture vers 1170

Et pourtant, cette incertitude qui devrait nous inciter à prendre de bonnes résolutions, on ne sait jamais, parions sur l’avenir comme dirait Pascal, nous conduit le plus souvent à se demander quelle mouche a piqué les Pères de l’église pour admettre la Révélation de Jésus-Christ au serviteur Jean, dans le canon des livres du Nouveau testament : les sept lettres, les sept sceaux, les sept trompettes de sept anges, les sept fléaux, les sept coupes, sans oublier les fameux cavaliers, et seulement 144.000 élus, c’est oublier  que nous sommes désormais sept milliards sur terre et qu’il faudrait relever les quotas d’admission en proportion deux millénaires plus tard, ce serait justice pour nous qui sommes si peu que rien, juste un peu de glaise, descendants de Tautavel, de Lucy et et de Toumaï, voici sept millions d’années : qui viendra rechercher notre crâne le moment venu ?

Leonardo Da Vinci (Vinci 1452-Amboise 1519) #TuscanyAgriturismoGiratola

Dessin qui n’a rien de gothique, de Léonard de Vinci, 1452-1519

En attendant, on ne doit pas pour autant oublier saint Maimboeuf, l’un des premiers évêques d’Angers qui n’a pas démérité même s’il ne peut compter que sur le principe des premiers qui seront les derniers et des derniers qui seront les premiers pour se retrouver à égalité pour l’étérnité, avec Pierre et Maurice. C’est que Maimboeuf n’a pas de chance. Il a bien édifié un monastère dédié à Saint Saturnin et doté d’un orphelinat et d’un hospice au VIIème siècle, devenu collégiale prenant le nom de son fondateur au XIIème siècle ; mais à compter de la fin du XVIème siècle, tout part à val de route, le cloître n’est plus que vestiges, les communs sont remplacés par des maisons, le chapitre annexé par les sulpiciens tenant séminaire, la révolution y mettant du sien pour détruire l’église en 1793 et y installer un marché aux fleurs qui font déjà la réputation angevine. Ne reste plus que le vestige d’une muraille que des travaux dégagent du paysage lors de la restructuration de la place du Ralliement, en 1880. Et voilà Maimboeuf oublié jusqu’à son retour impromptu au détour de la découverte des sacorphages. L'Eglise Collégiale de Saint Mainbeuf. Maison de l'épistolerie, contre le choeur, reconstruite en 1459, maison du bedeau reconstruite en 1459 à l'angle de la nef et du transept. Dessin aquarellé, par J. Ballain, 1716.

Eglise collégiale de Saint Maimboeuf en 1459, dessin aquarellé par J. Ballain, 1716

C’est que les Mérovingiens n’ont pas dit leur dernier mot. A trop refaire le procès de la famille Capet dont la dynastie dite de « la troisième race » régna sur la France de 987 à 1848 en donnant trente-sept rois de France en lignée masculine exclusive, on en oublierait celle issue du roi Mérovée, qui régna de 448 à 737 jusqu’à ce que Charles Martel, maire du palais, s’empare de la totalité du pouvoir en se passant de roi, comme quoi c’est toujours dans les vieux pots que mijotent les recettes révolutionnaires d’un jour. Plan-masse et de situation. D'après le plan cadastral, 1980, section BV, parcelle 12, éch. 1 : 1 000.

Plan-masse et de situation de la collégiale Saint Maimboeuf d’après le cadastre de 1980. Un temple du commerce, les galeries Lafayette, ont succédé à la collégiale.

 En vérité, la présence des Goths ou des mérovingiens à Angers ne surprend guère. La découverte d’un sanctuaire de Mithra est plus palpitante. elle nous rappelle que rien n’est jamais joué en matière de civilisation et que ce qui existe aujourd’hui peut fort bien disparaître ou être enseveli demain jusqu’à ce qu’un archéologue creuse la question de naître et n’être plus. Prenez le culte de Mithra, dieu d’origine indo-iranienne. mais que diable est-il venu faire à Angers ? Sa tête retrouvée sur un bas-relief du IIème ou IVème siècle après Jésus-Christ, a fière allure et ses traits sont fins.

Tête du dieu Mithra provenant d'un bas-relief, IIIe-IVe s. de notre ère, Angers (Maine-et-Loire), 2010.

Tête du dieu Mithra retrouvée à Angers, bas-relief du IIIème ou IVème siècle de notre ère

Retrouvée dans un mithraeum, un édifice voué au culte de Mithra, elle nous rappelle que le christianisme ne s’est pas seulement imposé dans l’empire romain face aux dieux romains vieillissants mais aussi en refoulant des cultes venus d’Orient rapportés par des soldats romains ou des commerçants orientaux, tels celui de Mithra, et dont on ne sait guère de choses à l’exception qu’il était plutôt pratiqué par les hommes et présentait un caractère initiatique fondé sur une hiérarchie ; pour l’anecdote, Mithra, envoyé par la divinité suprême, porte un bonnet phrygien, preuve qu’on n’a pas attendu la Révolution française pour associer ce bonnet à un être suprême.

Reservoir of an anthropomorphic oil lamp (head of a Nubian). From the excavation of the Roman Sanctuary of Mithras, Angers, France.

Tête de Nubien figurant sur un réservoir de lampe à huile , retrouvée au sanctuaire romain consacré à Mithra à Angers

Apprécié principalement  par les soldats, concurrent du christianisme, le mithraïsme fut combattu par l’empereur Théodose et interdit en 392. Les visages de Nubiens sur un fragment de lustre ou sur une lampe, sont assez énigmatiques pour un culte aux origines considérées comme plutôt grecques aujourd’hui mais dont l’origine remonterait à un plus d’un millénaire avant notre ère. Rien qu’en France, on compte à ce jour huit édifices consacrés à Mithra découverts aux six coins du pays, ce qui laisse supposer que le culte était largement répandu.

Mithraisme, judaïsme et catholicisme de 0 à 600 AD

Extension des religions juive, chrétienne et du Mithraïsme au cours des sept premiers siècles de notre ère

En définitive, le problème avec l’archéologie, c’est qu’on en finit jamais de creuser, la promenade nous conduit vraiment au bout du monde. Il y a toujours quelqu’un qui trouve le moyen de se faire remarquer sous terre, un crâne, un os, des dents, et voilà une nouvelle énigme qui impose de lâcher la pelle pour une tractopelle.

Pelle mécanique ouvrant une tranchée de sondage sous la surveillance avertie d’un archéologue, sur un site en bord de Seine aux Mureaux, en 2008

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