Histoire du carnaval aux Antilles


Ce texte sur l’histoire du carnaval est repris d’un document publié sur le site de la mairie de Fort-de-France en Martinique. Il a le mérite de bien remettre dans le contexte esclavagiste les origines du carnaval aux Antilles françaises, les traditions et coutumes qui en sont issues. Il permet aussi d’en comprendre l’organisation, les thèmes et les temps forts. Les images ont été sélectionnées par l’auteur virtuel, dit Coeur de pitre quand la saison carnavalesque bat son plein.


La coutume carnavalesque a été amenée en Martinique par les colons Français qui furent les premiers à recourir à ces pratiques. Elle fit ses premiers pas à Saint-Pierre chez le Gouverneur Du Parquet, qui recevait le mardi Gras au château de la Montagne. Le chemin pour y parvenir, montait tout droit de l’église du Fort à sa résidence en passant à travers l’habitation. Ainsi, les esclaves voyaient passer tous ces invités masqués, pressés par leur hôte d’arborer le costume traditionnel de leur province, et les suivaient parfois.

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Lorsque, au fil du temps, les esclaves se sont mis à leur tour à prendre l’habitude de s’amuser aux cases et à danser au son du tambour, le carnaval était un moment de libre, autorisé par le maître, et exclusivement sur l’habitation, dans la mesure où l’esclave, bon enfant en apparence, mimait, par ses accoutrements travestis, les divertissements costumés de ses asservisseurs. (Les cortèges et danses collectifs, les défilés musicaux de Nègres furent toujours interdits par les gouverneurs en dehors des propriétés privées.)

Esclaves de la plantation Smith à Beaufort, Caroline du Sud, 1862

Rappelons-nous que dans l’univers des colons, le carnaval est un moment où le masque, l’exposition du caché et des expressions corporelles hors du commun, sont possibles. Ainsi, cet intervalle consenti dans l’imposition calendaire chrétien pour mieux préparer l’abstinence du carême, a très vite permis aux esclaves de laisser libre cours aux désirs antagonistes refoulés et nourris à l’encontre de leurs maîtres. Du coup, leurs croyances interdites y trouvaient un canal d’expression dissimulée permettant la réappropriation des divinités, des spiritualités, de la musique et des masques appartenant à l’Afrique des origines. Par conséquent, ils trouvaient dans la trêve du carnaval le moyen d’un retour vers une dimension vraie de leur âme, choses dont les esclaves avaient besoin pour survivre et résister à l’ordre destructeur du système esclavagiste.

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Carnaval en Guadeloupe (1905)

Mais il semble que les Africains transportés aux Antilles furent initiés au carnaval européen sur les navires négriers eux-mêmes. Il y avait un rite de passage obligatoire lors de toute traversée. C’était de fêter le passage de la ligne et de baptiser tous ceux qui franchissaient le tropique pour la première fois. Cela donnait lieu à des manifestations type carnavalesque, avec déguisements (l’un des matelots se travestissait en Neptune pour présider la cérémonie, les autres en personnages divers). Ce rituel intéressait en premier lieu les voyageurs de qualité.

Il était en effet nécessaire de distraire les futurs esclaves et leur faire faire de l’exercice pour éviter qu’ils ne meurent du fait d’une mauvaise hygiène ou par mélancolie, ce qui conduisit à faire participer les victimes de la traite, par petits groupes, à ces réjouissances.
Quand vient l’abolition de l’esclavage en 1848, la société se structure sur les fondements de la liberté acquise. Le carnaval émerge comme entité visible de l’expression pluriculturelle de la société coloniale. En somme, le carnaval a une fonction sociale extrême. Né en Europe, il découle des rites de passage annonçant et symbolisant la transition d’une période à l’autre. C’est aussi une fête païenne dans un calendrier chrétien qui organise la vie d’une certaine manière. On y inscrit du profane dans la logique du sacré.

Interdit sur le territoire français depuis par l’édit du 3 juillet 1315 du Roi Charles X le Hutin, l’esclavage fut autorisé dans les colonies jusqu’au 4 février 1794, date de la première abolition. Il fut rétabli en 1802 par le consul Bonaparte. La seconde abolition n’interviendra qu’en 1848. La décision de Bonaparte a conduit à perpétuer l’esclavage pendant 46 ans.

Les sociétés africaines sont elles aussi inscrites dans ce rite de passage. Ce sont essentiellement les descendants d’esclaves qui vont porter le carnaval mais avec des modifications qui donneront sa particularité et sa force : la puissance et la symbolique des masques ; la puissance des couleurs

Existant dès la fin du 17e siècle, le carnaval de Saint-Pierre qui atteint sa renommée dans le dernier quart du 19e siècle voit poindre les traces de cette expression culturelle, sociale et vivante lorsque les masses populaires, libérées du joug de l’esclavage ont pu en toute impunité jouir et participer pleinement à ce grand moment de liesse et de défoulement. Les témoignages laissés par la plupart des écrivains de passage dans la ville, montrent la ferveur grandissante de l’expression carnavalesque par des descriptions de ces gais rassemblements où « riches et pauvres, noirs et blancs, dans la ferveur d’une même danse et d’une même chanson, s’amusent en coeur»

En 1898, une décision fixe les congés des jours gras. Cette disposition se retrouva les années suivantes jusqu’en 1907. Principale fête, le carnaval était avant tout l’affaire du peuple. Sa réputation n’était plus à faire. La liesse populaire, la diversité ou l’étrangeté des costumes, la singularité des orchestres à pieds ou juchés sur des tombereaux tirés par un âne enrubanné et suivis par une foule bigarrée et masquée, accompagnant de ses chants leurs créations musicales, en témoignent.

1900, la ronde des négriers au carnaval de Fort de France

Ronde des négriers au carnaval de fort-de-France, 1900

Il y avait aussi les cavalcades du Mardi Gras suivis de chars et parade de groupes à pied où allégories, histoire et publicité, décoration et imagination mêlaient l’art à la joie pour le plaisir des yeux de tous. C’était, disait-on, le carnaval des riches offrant aux Pierrotins un vrai spectacle, césure entre les déferlements populaires. A la fin de la journée, « un grand bal » réunissait toute la population dans la salle aménagée pour la circonstance pour célébrer sa joie de vivre. Une preuve de son originalité était que l’on accourait de tout l’archipel des caraïbes et des Amériques pour y assister. Le carnaval savait à cet égard inciter le peuple à trouver en lui les capacités de création artistiques et des trésors d’imagination inouïs en compensation de ses faibles possibilités financières.

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Aux Antilles françaises, le carnaval connaît trois forces particulières :

  1. La symbolique des thèmes (4 jours, 4 thèmes)

– Dimanche Gras : fête multicolore, implosion de couleurs

– Lundi Gras : fête de l’inversion (homme/femme – haut/bas – etc.).

– Mardi Gras : fête du rouge avec notamment les diables rouges.

– Mercredi des Cendres : Noir et blanc, mort de Vaval mais qui de ses cendres va renaître.

Cette thématique revient chaque année et facilite la participation de tous.

  1. Le développement de la thématique : le carnaval martiniquais émerge de micros milieux, de quartiers, de groupes d’amis, etc. qui s’organisent et rejoignent la mascarade.
  2. L’esthétique du carnaval : c’est une esthétique de renversement, du détournement et du bricolage. Ce sont les haillons, les habits et choses apparemment rejetés que l’on transforme et qui deviennent le support du beau.

Pour dire vrai, le carnaval se préparait tout le long de l’année dans les consciences et dans les corps pour une aventure unique. Toutes les barrières sociales, tous les interdits ordinaires vont être solennellement levés pour un temps. Mais c’est par la chanson que les Pierrotins s’expriment le mieux. Les chansons de Saint-Pierre pourraient être classées en deux grandes catégories : Les chansons politiques et les chansons satiriques et coquines : les chansons politiques constituaient quasiment une arme que s’était forgée le peuple pour s’exprimer en dehors des urnes ; les chansons satiriques, elles, balaient la vie quotidienne de Saint-Pierre. On peut dire que le Pierrotin badinait, tournait en dérision, et réglait ses comptes en chanson. Et ce, avec une franche gaieté, quelques perfidies mordantes et sans la moindre retenue que lui permettait l’esprit du carnaval. Ces chansons sarcastiques regorgeant de malices étaient composées par Madame et Monsieur tout le monde. Beaucoup se sont perpétuées sur plusieurs générations voire jusqu’à nous grâce à leurs mélodies et leurs musiques tout simplement uniques.

Nous pouvons dire que le carnaval de Saint-Pierre était l’aboutissement d’une évolution historique au sein d’une réalité coloniale marquée par les fortes empreintes de l’Eglise catholique. Mais, le 8 mai 1902 la terrible éruption de la montagne Pelée qui détruisit la Ville de Saint-Pierre sous sa nuée ardente, marqua l’arrêt momentané du carnaval. Une fois le deuil respecté, les martiniquais repensèrent à fêter le carnaval. C’est en 1906 à Fort-de-France, désormais Capitale de la Martinique, que renaissent les festivités carnavalesques qui envahiront les rues et la Savane déterminant ainsi une ère nouvelle pour le carnaval de la Martinique.

Le carnaval des Antilles se démarque des autres carnavals par son calendrier particulier et par le nombre de jours de liesse qui fut un temps le plus élevé du monde. Son originalité s’exprime à travers son déroulement, son organisation, ses codes, ses thématiques, ses masques et ses travestis. Officiellement, le carnaval débute de l’Epiphanie pour se poursuivre jusqu’au mercredi des cendres à minuit. Rallonger le carnaval d’une journée est un tour de force des Antillais qui daterait au moins du 18e siècle. Ce jour est pris sur le carême, en dépit de l’église. Sous Napoléon 1er, le carnaval est officiellement clos par la messe des cendres, mais les esclaves déjà en participant à une bamboula de rivière font leurs adieux au carnaval l’après-midi du mercredi des Cendres.

Bamboula et Négro sont des marques déposées du chocolatier Féret d’Auxerre qui a renoncé à utiliser ces termes, à l’automne 2014, sous la pression d’associations antiracistes.

Cependant, longtemps, les Martiniquais, par respect pour les victimes du violent tremblement de terre du 11 janvier 1839 qui avait secoué la Martinique et causé d’importants dégâts notamment à Fort-de-France, ne commençaient à fêter Vaval qu’après le dimanche qui suit cet anniversaire, c’est-à-dire le 11 janvier. Le carnaval grâce à la persévérance de quelques Martiniquais va trouver une vitesse de croisière qi garantira sa survie dans l’esprit du carnaval pierrotin. Des personnalités y croient, s’y investissent, assurant la transmission de sa durée, de ses rites (Vidés, élection de reines, concours de chansons, jours gras, mariages burlesques, diables rouges, vaval) et rythmes. Aujourd’hui, le carnaval est beaucoup plus étoffé que celui de Saint-Pierre avec des concours de la chanson créole ou de carnaval, des bals, des manifestations en salle, des concours de reine du carnaval de Fort-de-France puis celui de la reine de la Martinique. Au fil des dimanches qui suivent l’Epiphanie les orchestres de rue et les groupes à pied offrent un double régal aux yeux et aux oreilles. Constitués d’hommes et de femmes pareillement vêtus de couleurs vives, ils exécutent des chorégraphies de plus en plus attendues des spectateurs.

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Le carnaval atteint son apothéose les jours gras de dimanche à mercredi des cendres :

–          les défilés du Dimanche Gras, qui sont l’occasion de sortir sa Majesté Vaval et de parader avec les nouveaux costumes. Très nombreux, les groupes à pied, les orchestres de rue et les chars à thèmes aux couleurs chatoyantes parcourent les rues dans des vidés qui reprennent en choeur les traditionnelles chansons du carnaval mais aussi des créations.

–          Le Lundi Gras avec ses mariages burlesques et dont on n’a jamais parlé au carnaval de Saint-Pierre

–          Le Mardi Gras avec ses diables rouges et diablotins.

–          Enfin, le Mercredi des Cendres avec ses marées de diablesses et, le soir, l’incinération de Vaval. Les bals qui se terminent à minuit.

Le carnaval est vivant et à ce titre il a évolué en s’organisant. Loin de mourir sous les cendres de la Pelée, il est vivifié ; chaque année renouvelée par sa popularité auprès des Martiniquais qui l’apprécient tant dans sa spontanéité que par le faste de son organisation thématique. C’est dire combien le carnaval s’est naturalisé au cours des siècles.

 

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