Terre entière, chapitre 20 d’Y Pourpre, Roman d’espoir

DSC02082 , Les six correspondances du chapitre (inspirations)

Voyelles et couleurs : E – blanc

Route du cavalier : case B8 du jeu d’échecs

Yi – King : 63 – L’équilibre

Impression picturale : le miracle de la source, Fresque de Giotto en la basilique supérieure d’Assise, Italie (1297-1300)

Fond musical : Révolution,  The Beatles 1966-1970, 14ème titre de l’album Bleu

Personnage de référence de Roman d’espoir:  Virginie d’Exmes

François gravissait une montagne monté sur un âne. Il prit en croupe un pauvre homme à cause de son infirmité. Comme ce dernier, qui se sentait mourir de soif, demandait un peu d’eau, une source jaillit d’une pierre que l’on vit pour la première et dernière fois

Exergue du Chapitre

Jésus leur dit: N’avez-vous jamais lu dans les Écritures: la pierre que les bâtisseurs ont rejetée, c’est elle qui est devenue la tête d’angle. Cela vient du Seigneur-Dieu et c’est une merveille à nos yeux. [ Évangile de Jésus selon l’Écrit de Matthieu, 21, 42]

Terre entière  [chapitre 20 de Y Pourpre, qui est aussi le chapitre 240 de Roman d’espoir]

Je ne crois pas au hasard, et encore moins aux circonstances hasardeuses. Ce qui arrive doit arriver. On n’imagine pas Jacob luttant avec l’Ange au milieu du gué, seul, toute la nuit, pour la simple édification des masses. Sa rencontre avec l’Ange était nécessaire, prévisible, inéluctable. C’est au milieu du gué que le cours de l’histoire se trace, que les troncs se balancent et les genoux s’entrelacent. Ne nous laissons pas berner par le hasard. Il y a trop d’obstination en lui pour ne pas croire en sa fatalité.

La première chose que me demanda Elvire, avant même de m’embrasser, fut si j’avais lu les journaux aujourd’hui. Je commençais par lui répondre en sifflotant : I read the news today, oh girl… Je poursuivis par les quelques rares paroles dont je me souvenais, considérant au même moment, qu’à la réflexion, il s’agissait bien de l’une des meilleures chansons des Beatles, A Day in The Life, une oeuvre écrite en associant un orchestre philharmonique :

Woke up, fell out of bed, Dragged a comb across my head Found my way downstairs and drank a cup, And looking up I noticed I was late.

 C’était là, aussi, toute mon adolescence passée à m’éveiller, sortir du lit, se donner un coup de peigne, descendre les escaliers, boire un thé, et s’apercevoir qu’on est en retard pour attraper son manteau, son chapeau et prendre le bus. A la différence que je préférais le chocolat et que j’attrapais le train par la queue !

Elvire me sourit et me dit : je vois que tu n’es pas au courant.

De quoi ?

– On te cherche.

On me cherche, mais pourquoi ?

– Si tu lisais les journaux, tu le saurais. Ils publient tous les photos floues d’un homme qui te ressemble et que la police recherche pour l’entendre.

A propos de quoi ?

– A propos du vol d’un tableau hier matin au musée Granet. Un homme louche qui se promenait y est entré, peu avant l’heure du vol : les caméras de sécurité de la ville, quelques mètres plus loin, sur un trottoir jouxtant le musée, ont filmé un homme qui te ressemble bigrement ;mais, je te rassure, il faut bien te connaître comme moi pour t’identifier, les images sont floues, très floues, de fort mauvaise qualité, heureusement pour le voleur.

Car tu imagines que c’est moi l’auteur du vol ?

– Pourquoi pas, répondit Elvire, que cette histoire réjouissait.

Et d’abord qu’ont-ils volé ? une œuvre de Cézanne ?

– Pas du tout, un tableau de Le Nain.

Lequel ?

– Des joueurs de cartes, je crois. C’est écrit dans le journal, entre un article sur un accident de voiture, un milliardaire, brasseur d’affaires ou de bière, je ne sais plus, qui a perdu la vie au volant de sa Lotus, un autre article sur l’armée anglaise qui aurait gagné ou perdu la guerre, je ne sais plus, sans compter une histoire de trous à dormir debout, dans la chaussée de la ville de Blackburn.

Donne-moi le journal au lieu de raconter des idioties tout droit sorties de la chanson des Beatles, ai-je demandé à Elvire qui riait.

– Pas question ! Sauf si tu m’offres un verre, et plus si affinités, je n’ai nulle part où dormir ce soir, je suis arrivé aujourd’hui et les hôtels sont pleins.

On verra lui ai-je répondu, me souvenant que j’étais seul ce soir, et alors que de l’autre côté de la rue, j’avais en ligne de mire Jamaïca et Shawnee qui surveillait mes arrières. Ayant trouvé difficilement une table vide à l’une des terrasses du Cours Mirabeau, Je commandai un Cardinal au serveur qui ignorait comment le préparer. Je lui dis d’apporter rhum, tequila, cognac et bourbon. Je servis dans un verre une quantité égale de chacune des boissons et secouait le tout avec une cuillère, puis je bus d’un coup sec le tout tandis qu’Elvire, sagement, avait commandé une bière blanche.

Passe-moi ton journal, lui ai-je demandé tout en attaquant un nouveau Cardinal comme on part à l’assaut sous la mitraille. Effectivement, la veille, le tableau des Joueurs de cartes des frères Le Nain avait été subtilisé à la barbe et au nez de tous, en plein midi. La taille de la toile, 63 x 76 cm, ne rendait pas impossible de distraire l’oeuvre en plein jour. Mais c’était tout de même un exploit. L’article évoquait d’autant plus la piste de ce fameux Gunner qu’un match de football, la veille, avait opposé au vélodrome l’Olympique de Marseille à Arsenal. Pour ma part, je doutai fort que ce fut lui, car le thème de la composition était éloigné des scènes religieuses qui avaient sa préférence absolue. Il est vrai que le Gunner avait frappé à chaque fois la veille ou le lendemain d’un déplacement de l’équipe d’Arsenal, en Allemagne, en Russie ou en Espagne, choisissant le Prado, l’Hermitage et même le Vatican pour commettre ses forfaits. Il était monté en puissance, sûr de son fait, mais peut-être trop, se rapprochant dangereusement de la roche tarpéienne, à prendre des risques de plus en plus importants pour vider un musée d’un tableau qui n’était plus simplement symbolique comme un dessin préparatoire parmi tant d’autres, mais un véritable chef d’œuvre de grand maître, une pièce unique. C’est ainsi qu’il avait emporté un tableau de Pierre Paul Rubens consacré au Roi de justice et un autre de Dieter Bouts sur le même thème. Les Russes fulminaient de la perte de l’une des principales icônes d’Andréï Roublev datant de 1411, consacrée aux Trois anges et la rencontre d’Abraham et Deborah, mettant ce vol sur le compte de la décadence occidentale qui ne respectait rien. Un Titien consacré à Abel et Caïn, un Uccello portant sur le Déluge avait aussi disparu des cimaises, tout comme une miniature de l’école de Bruges et un tableau de Blake consacré au Songe de Jacob. Ce n’était plus du vol mais du pillage qui ridiculisait toutes les polices d’Europe lancées aux trousses du cambrioleur insaisissable.

Mettre sur le compte de ce Gunner, le vol des Joueurs de cartes de Cézanne puis celui des frères Le Nain m’aurait convenu si dans le même temps mon portrait n’avait pas été transmis à Interpol comme étant celui du voleur. C’était ennuyeux, même si Elvire me certifiait que jamais personne ne me reconnaîtrait, pas même ma mère, ma femme ou ma maîtresse, encore que, toutes les trois aveuglées par l’amour pouvaient à l’évidence se tromper.  A propos de cette dernière, Elvire me demanda  où j’en étais de ma vie amoureuse depuis le jour pas si lointain où j’étais entré dans sa boutique ivre mort. Je lui répondis que tout allait bien, dans le meilleur des mondes, payant la note, la prenant par le bras pour la forcer à se lever, et l’enlevant, direction l’hôtel où nous avions quelques épisodes de retard à rattraper. Je connais Elvire depuis trop longtemps pour savoir qu’elle ne s’effaroucherait pas de mon comportement : nous avons tout de même commis une fille ensemble : Birkinesh.

Voilà plusieurs décennies que j’ai rencontré Elvire, qui ne s’appelait pas Elvire alors, mais Issa. C’était en Afrique de l’Est où j’étais en vague mission, pour un colloque insipide consacrée aux économies du tiers-monde. Mais, qu’est-ce que je raconte ? Cette année-là, il ne s’agissait pas d’Elvire ou d’Issa, mais de Meselech, Tewabech ou Ulagarech, je ne sais plus. Vous pouvez me trouver cynique, c’est possible. Mettez cela plutôt sur le compte d’une mémoire défaillante et de l’abus de Cardinal, les années passent, les visages s’effacent et les histoires s’effilochent.

Donc, Issa, comment ai-je pu oublier, je l’ai rencontrée l’année terrible, celle de l’arrivée au pouvoir du Négus rouge qui réglait ses comptes à coups de révolver, jets de grenade et gerbes de mitrailleuse. Je ne reviendrais pas sur cette histoire qui mériterait de longs développements. J’ai sauvé la vie d’Issa, fille d’un diplomate somalien qui avait eu la mauvaise idée de vouloir rejoindre la junte révolutionnaire éthiopienne. Ils ont pris ce dernier pour un espion, l’ont torturé et exécuté. Sa fille, qui n’avait pas dix-huit ans aurait connu le même sort si je n’avais pas été là. Ne me demandez pas ce que je faisais là, au milieu d’une révolution destinée à balayer l’empire éthiopien qui avait survécu à d’innombrables vicissitudes depuis la reine de Saba et toutes ces Candace. J’y étais tout simplement en raison de circonstances hasardeuses qui m’ont conduit à jouer au chevalier héroïque auprès d’Issa. Sans même avoir le permis, m’étant perdu au milieu du rif, j’ai traversé en jeep toute l’Ethiopie, avec Issa à son bord, fuyant les patrouilles militaires, pour nous retrouver à Tadjourah, un coin perdu de Djibouti où Rimbaud continuerait d’attendre s’il n’avait fini par recevoir, au bout d’un an, les autorisations pour livrer des armes à Ménelik, empereur d’Ethiopie et roi du Choa.

Birkinesh est le fruit de ce chaos. Issa était trop belle pour que je ne défaille pas dans ma mission de la sauver, sa beauté entretenant mon esprit chevaleresque jusqu’au terme de l’aventure. Arrivés à Tadjourah, l’heure du repos du guerrier sonna. Et neuf mois plus tard, Birkinesh naissait en Angleterre. Mais je n’en sus rien. Issa, au lieu de s’installer comme convenu à Paris, face aux complications administratives pour l’obtention de visas et de cartes de séjour, a préféré demeurer à Londres où de toute façon, elle maitrisait la langue de Shakespeare qui était sa langue maternelle. Rapidement, je n’ai plus eu de nouvelles d’elle. Elle a abandonné son prénom, Issa, pour devenir Elvire en même temps qu’elle a embrassé la carrière de mannequin avec succès. Je n’ai jamais su les raisons pour lesquelles elle a choisi de s’appeler Elvire, et je n’ai jamais pensé à lui demander, tout comme j’ai ignoré pendant de nombreuses années que j’avais une fille, Birkinesh, qui veut dire « tu es merveilleuse ». En fait, c’est faux. Il me revient qu’un jour j’ai demandé à Issa pourquoi elle avait choisi comme nom de podium Elvire, s’il s’agissait d’un hommage à Elvire Popesco. Elle m’a répondu que non, et que je ferais bien de relire mes classiques et de m’intéresser à la poésie française, à Lamartine pour être précis :

Vois-tu comme tout change ou meurt dans la nature ? La terre perd ses fruits, les forêts leur parure ; Le fleuve perd son onde au vaste sein des mers ; Par un souffle des vents la prairie est fanée, Et le char de l’automne, au penchant de l’année, Roule, déjà poussé par la main des hivers ! [….]

Que restera-t-il d’elle? à peine un souvenir : Le tombeau qui l’attend l’engloutit tout entière, Un silence éternel succède à ses amours ; Mais les siècles auront passé sur ta poussière, Elvire, et tu vivras toujours !

Il me revint alors l’un des vers de ce poème : dans l’éternel oubli [le temps] tombe ce qu’il moissonne. Il ne nous était plus possible de revenir en arrière, mais rien ne nous empêchait de redevenir amants, ce qu’il advint, jusqu’à ce qu’un soir, elle avoua avoir une fille et que j’en étais le père.

Découvrir qu’on a une fille de dix-sept ans est une étrange expérience. D’abord, on n’y croit pas. Ensuite, on se demande comment prendre la chose, et enfin comment se comporter envers cette fille qui ignore que vous êtes son père. J’ai tenu parole. Je n’ai jamais dit à Birkinesh que j’étais son père. Elvire me présenta comme un ami, un vieil ami, aussi complices qu’amants. Ma fille se contenta de ces explications frelatées au goût d’arrange misère, ayant alors bien d’autres centres d’intérêt juvéniles. Ce n’est que lorsque je lui trouvai un travail qu’elle commença à s’intéresser à son bienfaiteur, et dans le fond, cette situation me convenait. Question paternité, on ne retrouve jamais le temps perdu. On ne devient pas père par accroc, à l’heure où la descendance chérie atteint sa majorité. C’est un peu tard pour affirmer une autorité paternelle désuète, au moment où les filles s’intéressent et courent après les garçons : il n’y a ni séance de rattrapage, ni second tour en ce domaine.

Il n’empêche qu’Elvire a un certain aplomb à toujours revenir vers moi, comme si nous pouvions continuer de partager les moments insensés où nous fuyions le feu de la guerre, sous une pluie de balles et d’orages criminels, perdant pour toujours notre innocence. Elle est comme un songe, une fugitive beauté, une maîtresse des plus exigeantes, qui, trente ans plus tard, continue de me harceler et me tourmenter de mille manières, à la vérité comme cette fresque de Delacroix à Saint Sulpice, exprimant comme il est difficile au milieu du gué, sous les branches des arbres, de combattre les horribles et incessantes difficultés de la vie matérielle, amoureuse ou spirituelle.

Le moment était venu de fuir au petit matin le confort douillet d’une chambre d’hôtel et de se remettre au travail pour y trouver consolation et espérance, car, seule l’humilité est enchanteresse. A condition que cette humilité ne soit pas feinte, mais sincère. Or, la sincérité authentique ne se trouve qu’en étant confronté aux traces du malheur et de la douleur, douleur physique ou intellectuelle, sans compter cette alchimie particulière qui relie l’humilité aux abominations de l’humiliation. Pour reprendre une observation de Manet comparant les images héroïque et amoureuse à la force de l’image douloureuse par excellence, la Crucifixion, le fond de l’affaire humaine, son poème, son ivresse, se trouve dans l’expression de la douleur. Et curieusement, le bonheur non seulement n’existe pas sans malheur mais son intensité augmente en proportion de la capacité à supporter et ressentir la douleur : contempler un livre d’heures retraçant les scènes paisibles de la vie quotidienne au cours de l’année, c’est rechercher au-delà de l’image pieuse, ce que l’artiste a dissimulé dans le clair obscur imaginaire, le malheur qui survient, la douleur qui persiste, la douce tristesse qui fleure au bord des champs.

C’est pour cela que les hommes au Moyen-âge ont bâti des cathédrales montant jusqu’au ciel, témoignages ardents de l’immensité du malheur qu’ils éprouvaient, défiant, de génération en génération, en un sursaut collectif édificateur, la misère et les guerres, les maladies et les famines. La peste et le choléra constituent les fondations cachées du gothique flamboyant, que rien ne rappelle en dehors des grouillantes gargouilles : celles-ci sont des outrages de pierre qui culminent sous les toits d’ardoises ou de tuiles, véritables miroirs dont les passants dans la rue se gargarisent et en ricanent, se tournant alors sans s’en rendre compte vers le ciel qu’ils ignorent, asservis qu’ils sont à leur effroyable existence.

L’art ne se pétrit que dans le malheur, tout comme la littérature. Ce n’est pas par hasard que les plus grands artistes ou écrivains du vingtième siècle sont nés dans les tranchées, ont veillé sous la mitraille ou, la nuit, au milieu des ruines des villes martyres, sans oublier ceux qui ont connu en temps de paix l’enfermement de la prison ou celui de l’asile, tous redevables des hommes guenilles errant dans les camps d’extermination, dont certains, par l’obstination du malheur transformé en hasard, ont survécu au supplice pour mieux témoigner des assauts répétés de la barbarie déchirant toute humanité. Même au milieu des champs ensanglantés de la cruauté, les frêles coquelicots refleurissent toujours.

Et surtout, ne me demandez pas pour qui sonne le glas. Un auteur l’a évoqué bien mieux que moi :  ce sont toujours les mêmes cloches qui sonnent à la volée, sans interruption et sans espoir que le bourdon, à l’heure de notre agonie, ne cesse de frapper.

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