L’Inconnu du Red Ball Express

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A la suite de la publication de la chronique consacrée au Red Ball Express sur les routes de Normandie pendant la Seconde guerre mondiale, un lecteur m’a adressé en remerciement les photographies de son grand-père, le sergent Herman Elmer Green qui contribua à la libération de la France et de la Belgique en 1944-1945, ayant été affecté aux opérations de soutien logistique dans le cadre du Red Ball Express.

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Que ce lecteur soit à son tour remercié en rendant cet hommage individuel pour tous ces soldats de l’ombre qui ont combattu avec vaillance et courage sur les territoires italien, français, belge, hollandais puis allemand et autrichien pour libérer l’Europe du joug de la barbarie nazie, ils sont pour l’éternité des héros de l’humanité.

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Depuis l’engagement dans la guerre d’indépendance des Etats-Unis, de Français dès 1777 puis de la France officiellement en 1778 auprès des insurgés, il existe une complicité intellectuelle et culturelle indissociable entre ces deux nations historiquement fondatrices de la démocratie avec l’Angleterre, qui a conduit tour à tour à combattre ensemble, victorieusement, les régimes de terreur nazi et communiste, le combat pour l’esprit de liberté se poursuivant aujourd’hui dans la lutte contre le terrorisme islamiste : la liberté ne se divise pas.

Ces deux nations ont aussi en commun un passé historique beaucoup moins glorieux, qui est celui de l’esclavage, sur le territoire national même pour les Etats-Unis, dans les seules colonies d’outre-mer pour la France où s’appliquait le Code noir. Ces situations géographiques différentes eurent des conséquences diamétralement opposées. Les combats pour l’abolition de l’esclavage se limitèrent géographiquement aux îles de la Caraïbe pour la France, que ce soit à Saint Domingue ou en Guadeloupe pendant la révolution française, tandis qu’aux Etats-Unis, la question de l’esclavage fut l’une des causes principales de la guerre de Sécession entre 1861 et 1865, à l’origine d’un bilan humain catastrophique de 600.000 morts et 500.000 blessés.

De plus, alors que l’abolition de l’esclavage se conclua en France en 1848 par la reconnaissance de la citoyenneté française aux anciens esclaves octroyant une égalité formelle, aux Etats-Unis, dans les anciens états sécessionnistes du Sud, c’est une politique de ségrégation raciale qui fut appliquée aux anciens esclaves. Ces derniers devront attendre les années 50 et 60, dans le prolongement des mouvements de protestation pour les droits civiques, pour qu’une reconnaissance véritable de droits égaux  sans distinction de couleur émerge au niveau politique.

Red Ball Express - Google Search

L’histoire des soldats noirs américains lors des deux guerres mondiales s’inscrit dans le cadre ségrégationniste qui prit la suite de l’esclavagisme. Pendant la guerre 14-18, un demi-siècle seulement après la guerre de Sécession, ce ne sont pas moins de deux millions de soldats américains qui débarquèrent à partir de juin 1917 dans les ports français de l’Atlantique, principalement à Saint-Nazaire : 200.000 Noirs américains  appartenant à ce corps expéditionnaire furent regroupés dans des unités spéciales majoritairement affectées au soutien logistique, seulement un cinquième d’entre eux servant dans deux bataillons de combat. L’hostilité des soldats américains envers les citoyens noirs français furent aussi à l’origine de nombreuses tensions, le racisme envers les Antillais étant monnaie courante au point de provoquer des bagarres entre citoyens français et soldats américains.

514th QM Truck Regiment - Red Ball History

Lors de la Seconde guerre mondiale, le mode d’organisation de l’armée américaine n’a pas changé depuis 1918, les anciens états sécessionnistes continuant d’exiger que les soldats noirs américains soient cantonnés dans des unités spécifiques, principalement de soutien. Et c’est ainsi que les troupes noires américaines se retrouvèrent affectées à assurer le fonctionnement du  Red Ball Express mis en place sur le territoire français pour approvisionner les troupes combattantes lors de leur progression à l’Est à partir des ports artificiels de Normandie puis des ports libérés, Cherbourg, Le Havre et bien plus tard Anvers.

Rue devant les grands moulins 1944 - Camion Us transformé en corbillard (croix sur la calandre), Malmedy.:

A Malmedy, rue des Grands moulins, lors de la bataille des Ardennes. Le camion a été transformé en un corbillard (croix sur la calandre)

Pour répondre à une autre interrogation d’un lecteur suisse laissée en commentaire sur le même article consacré au Red Ball Express, la libération de la France en 1944-45 n’a pas laissé que de bons souvenirs aux Normands et aux Français de manière générale, il y eut surtout les bombardements aériens, la destruction des villes et certes des exactions, mais le comportement de l’armée américaine est sans comparaison avec celui de l’armée soviétique sur le front de l’Est. Une étude fouillée réalisée par une certaine Mary Louise Roberts évalue à plusieurs milliers les viols et crimes commis par les soldats américains lors de la libération de la France, qu’il faut rapporter aux millions de soldats qui transitèrent durant cette période et aux millions de sévices commis par ceux de l’armée Rouge, avec une différence fondamentale dans le comportement des deux armées : alors que les officiers de l’armée soviétique avait reçu ordre de leurs commissaires politiques, d’exiger de leurs soldats qu’ils commettent des brutalités répétées sur les femmes allemandes par esprit revanchard, les officiers américains avaient de leur côté obligation de punir les exactions commises quand ils en avaient eu connaissance, la police militaire américaine étant seule habilitée à sanctionner le comportement des GI’s.

© Mary Louise Roberts

Ce furent principalement des soldats noirs qui furent sanctionnés ou condamnés, ce qui n’a rien d’étonnant de la part d’une armée américaine alors ségrégationniste qui avait été jusqu’à exiger que la IIème Division blindée française se sépare de ses soldats noirs pour participer aux opérations de la libération de la France, au grand dam de Leclerc qui ne réussit à maintenir dans son effectif qu’un seul soldat noir, un tirailleur sénégalais, Claude Mademba Sy, alors que 1.300 soldats maghrébins participèrent à la libération de Paris.

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Claude mademba Sy, auprès de son char Pantagruel appartenant à la IIème DB

Claude mademba Sy décoré par le général de Gaulle

L’article publié en 2002 dans la revue d’histoire Vingtième siècle,  l’armée américaine et les viols en France, donne comme indication que la justice militaire américaine jugea 116 soldats (95 noirs et 21 blancs) pour des crimes sexuels en Europe dont 29 aboutirent à exécution, 25 noirs et 4 blancs : cinq fois plus de mises en jugement pour un effectif representant le dixième de l’armée américaine! Cet article rappelle le caractère consternant de l’histoire de la punition pour viol aux Etats-Unis marquée par les préjugés raciaux  dans le cas de viols interraciaux (violeur noir et victime blanche) : Les lynchages n’étaient pas la seule manifestation de l’intolérance qui existait aux États-Unis vis-à-vis des rapports sexuels interraciaux. Selon un juriste, 38 États possédaient dans leur code pénal au 19e siècle des lois interdisant et punissant les unions et les naissances interraciales. Ce n’est qu’en 1967 que la Cour suprême des États-Unis délivra le coup de grâce aux dernières de ces lois.

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Une image d’Epinal  de la libération de la France quelque peu trop belle ?

Les Normands qui furent les principales victimes civiles françaises lors des bombardements et des combats menés pour libérer le territoire national, n’en ont pas pour autant oublié ceux qui ont contribué de manière décisive à les débarrasser de ces occupants encombrants et cruels que furent les troupes allemandes aiguillonées par les nazis. Que Grâce soit rendue à tous ces soldats et plus particulièrement au sergent Herman Elmer Green sans qui nous ne serions pas libres. Ne les oublions jamais.

France, WWII African American Fighting Men

Soldats américains lors de la Seconde guerre mondiale