Esmeralda l’Egyptienne

S’il est une Egyptienne de l’ombre pourtant aussi célèbre que Nefertiti ou Cléopâtre, c’est bien Esmeralada la bohémienne, l’héroïne de Notre-Dame-de Paris, le roman de Victor Hugo. Nous qui avons rejeté brutalement de la langue française le mot bohémien, avons tout oublié de ces termes « égyptien » ou « égyptienne » qui longtemps furent les mots usuels pour désigner « bohémien » ou « bohémienne », eux-mêmes remplacés brutalement par « gens du voyage »,  un genre impassible et insignifiant issu d’une expression pourtant originellement poétique du XIXème siècle. Mais l’obligation officielle d’employer à compter de 1969 dans les documents administratifs les mots gens du voyage, a conduit par simple inertie bureaucratique, à briser la chaîne de ces mots mystérieux chargés d’affection et d’émotion fort anciennes, qui nous reliaient à une histoire nomade et vagabonde parcourant les routes de France depuis six siècles.

La Diseuse de Bonne Aventure - Régnier

La Diseuse de bonne aventure, par Régnier, 1625, Musée du Louvre

Victor Hugo situe son roman Notre-Dame de Paris en 1482, à la fin du moyen-âge, dix ans avant la découverte de l’Amérique, alors que l’invention de l’imprimerie par Gutenberg se propage en Occident. Il consacre d’ailleurs plusieurs passages à la révolution de l’imprimerie, pour souligner en un saisissant raccourci que la bible de papier, l’édition, s’apprête à supplanter la bible de pierre, l’architecture. Le temps des cathédrales s’achève, la Renaissance commence. Et au milieu de ces bouleversements historiques, surgit la Esmeralda la bohémienne, l’égyptienne, ce qui pour nous est vraiment devenu de l’égyptiaque pour reprendre Victor Hugo : Mais je veux que le diable m’écorche si je comprends ce qu’ils veulent dire avec leur Esmeralda ! Qu’est-ce que c’est que ce mot-là d’abord ? c’est de l’égyptiaque !

Pour désigner Esmeralda, Victor Hugo l’appelle plus souvent égyptienne que bohémienne. Pour nous qui ignorons désormais tout de notre histoire et avons remisé aux calendes grecques les subtilités de la langue française, nous imaginons volontiers que l’auteur souhaite nous faire croire qu’Esmeralda est originaire de la vallée du Nil et des pyramides, ce qui permet d’accentuer la beauté de ses traits imaginaires hérités de quarante siècles pharaoniques.  Que nenni ! Point du tout ! Car c’est ainsi que pendant trois siècles en France, on a appelé égyptiens les bohémiens, avant que le mot de bohémien ne se substitue au terme originel qui n’a pas grand chose à voir avec l’Egypte ancienne ou moderne.

La Diseuse de bonne aventure, par Georges de la Tour, 1635-1637, Metropolitan Museum of Art de New York

Victor Hugo qui était loin d’être ignare ou ignorant, ne commet pas d’impair quand il fait référence aux Egyptiens dans son intrigue située en 1482 à Paris. Il se souvient de Molière qui dans les Fourberies de Scapin, fait de l’une des principales protagonistes, Zerbinette, une Egyptienne, reconnue comme fille d’Argante, amante de Léandre que ce dernier veut épouser.

SCAPIN.-Oui, Monsieur, il est vrai qu’il y a trois semaines que vous m’envoyâtes porter le soir, une petite montre à la jeune Égyptienne que vous aimez. Je revins au logis mes habits tout couverts de boue, et le visage plein de sang, et vous dis que j’avais trouvé des voleurs qui m’avaient bien battu, et m’avaient dérobé la montre. C’était moi, Monsieur, qui l’avais retenue

CARLE.-Vos Égyptiens sont sur le point de vous enlever Zerbinette ; et elle-même, les larmes aux yeux, m’a chargé de venir promptement vous dire, que si dans deux heures vous ne songez à leur porter l’argent qu’ils vous ont demandé pour elle, vous l’allez perdre pour jamais

GÉRONTE.-Je vous prie de me dire cette histoire.

ZERBINETTE.-Je le veux bien. Je ne risquerai pas grand’chose à vous la dire, et c’est une aventure qui n’est pas pour être longtemps secrète. La destinée a voulu que je me trouvasse parmi une bande de ces personnes, qu’on appelle Égyptiens, et qui rôdant de province en province, se mêlent de dire la bonne fortune, et quelquefois de beaucoup d’autres choses. En arrivant dans cette ville, un jeune homme me vit, et conçut pour moi de l’amour…

Les Bohémiens, trois estampes de Jacques Callot

Ainsi, en mai 1671, date de création des Fourberies, la fortune du mot égyptien l’emporte toujours sur celle de bohémien, plus de deux cent cinquante ans après leur entrée dans le royaume de France.  L’historien, mathématicien et géographe Sébastian Münster auteur du célèbre Cosmographia Universalis dont la première édition est publiée en 1544, est le premier à évoqué l’histoire de ce peuple égyptien dont la présence vagabonde est attestée en Allemagne en 1417 avant que le passage de l’une de ces troupes ne soit remarquée à Paris en 1427, dont elle est chassée pour s’éparpiller en bandes dans différentes provinces du royaume.

Duc des égyptiens est le titre donné au chef de ces troupes. Victor Hugo ne fait donc que l’emprunter pour l’attribuer à celui qui mène la procession du pape des fous qui, après avoir parcouru force rues et carrefours, débouchait dans la place de Grève, avec toutes ses torches et toute sa rumeur. Cette procession, que nos lecteurs ont vue partir du Palais, s’était organisée chemin faisant, et recrutée de tout ce qu’il y avait à Paris de marauds, de voleurs oisifs, et de vagabonds disponibles ; aussi présentait-elle un aspect respectable lorsqu’elle arriva en Grève. D’abord marchait l’Égypte. Le duc d’Égypte, en tête, à cheval, avec ses comtes à pied, lui tenant la bride et l’étrier ; derrière eux, les égyptiens et les égyptiennes pêle-mêle avec leurs petits enfants criant sur leurs épaules ; tous, duc comtes, menu peuple, en haillons et en oripeaux. Puis c’était le royaume d’argot : c’est-à-dire tous les voleurs de France, échelonnés par ordre de dignité…

Hugo est tout ausi précis quand il fait dire au capitaine Phoebus qu’Esmeralda pourrait être un nom sarrazin : — Écoutez, ma chère Similar… Esmenarda… Pardon, mais vous avez un nom si prodigieusement sarrazin que je ne puis m’en dépêtrer. C’est une broussaille qui m’arrête tout court. Il n’était pas rare en effet d’appeler les bohémiens ou égyptiens aussi sarrazins ou éthiopiens. En revanche, il s’égare lorsqu’il décrit Esmeralda dans les bras de Phoébus : En parlant ainsi, elle jetait ses bras autour du cou de l’officier, elle le regardait du bas en haut suppliante et avec un beau sourire tout en pleurs, sa gorge délicate se frottait au pourpoint de drap et aux rudes broderies. Elle tordait sur ses genoux son beau corps demi-nu. Le capitaine, enivré, colla ses lèvres ardentes à ces belles épaules africaines. La jeune fille, les yeux perdus au plafond, renversée en arrière, frémissait toute palpitante sous ce baiser.

Car ce n’est point parce qu’on est éthiopienne, égyptienne ou sarrazine, qu’on est pour autant africaine quand on est bohémienne venant d’Europe centrale. Tout le mystère est là, dans ces origines incertaines, bien plus que dans ces descriptions pittoresques ne s’embarrassant guère de finesse, de souplesse et encore moins de tendresse au siècle dit des Lumières : il est vrai que l’esclavage était encore considéré à la même époque comme d’un bon rapport, économique, social et humain !

La Madone égyptienne (The Gypsy Madonna) dite aussi la Zingarella, Vierge à l’Enfant de Titien (1512), Kunsthistorisches Museum de Vienne. Elle  devrait son nom à ses cheveux bruns. Le thème de la madone bohémienne est alors fréquent pour souligner la vertu d’humilité.

Les Egyptiens dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert

Egyptiens, ou plûtôt Bohémiens, s. m. plur. (Histoire mod.) espece de vagabonds déguisés, qui, quoiqu’ils portent ce nom, ne viennent cependant ni d’Egypte, ni de Boheme ; qui se déguisent sous des habits grossiers, barbouillent leur visage & leur corps, & se font un certain jargon ; qui rodent çà & là, & abusent le peuple sous prétexto de dire la bonne-avanture & de guérir les maladies, font des dupes, volent & pillent dans les campagnes.

L’origine de cette espece de vagabonds, qu’on nomme Egyptiens, mais plus souvent Bohémiens, est un peu obscure, & on n’a rien de bien certain sur l’étymologie de ce nom.

Il est vrai que les anciens Egyptiens passoient pour de grands fourbes, & étoient fameux par la finesse de leurs impostures. Peut-être cette idée a-t-elle consacré ce nom dans d’autres langues pour signifier fourbe, comme il est très-certain que les Grecs & les Latins l’ont employé en ce sens ; les anciens Egyptiens étant très-versés dans l’Astronomie, qu’on ne distinguoit guere alors de l’Astrologie, peut-être encore aura-t-on pû sur ce fondement donner le nom d’Egyptiens à ces diseurs de bonne-avanture.

Quoi qu’il en soit, il est peu de nations eu Europe qui n’ayent de ces Egyptiens ; mais ils ne portent cependant pas par-tout le même nom.

Les Latins les appelloient ægyptii, & les Anglois les ont imités ; les Italiens les nomment zingari ou zingeri, les Allemans ziengner, les François Bohémiens, d’autres Sarrasins, & d’autres Tartares.

Monsther dans sa géographie, liv. III. ch. v. rapporte que ces vagabonds parurent pour la premiere fois en Allemagne en 1417, fort basanés & brûlés du soleil, & dans un équipage pitoyable, à l’exception de leurs chefs qui étoient assez bien vêtus, quoiqu’ils affectassent un air de qualité, traînant avec eux, comme des gens de condition, une meute de chiens de chasse. Il ajoûte qu’ils avoient des passeports du roi Sigismond de Boheme, & d’autres princes. Ils vinrent dix ans après en France, d’où ils passerent en Angleterre. Paquier dans ses recherches, liv. IV. chap. xjx. rapporte en cette sorte leur origine : « Le 17 Avril 1427, vinrent à Paris douze penanciers, c’est-à-dire pénitens, comme ils disoient, un duc, un comte, & dix hommes à cheval, qui se qualifioient chrétiens de la basse Egypte, chassés par les Sarrasins, qui étant venus vers le pape, confesserent leurs péchés, reçurent pour pénitence d’aller sept ans par le monde sans coucher en lit. Leur suite étoit d’environ 120 personnes, tant hommes que femmes & enfans, restans de douze cents qu’ils étoient à leur départ. On les logea à la Chapelle, où on les alloit voir en foule : ils avoient les oreilles percées où pendoit une boucle d’argent, leurs cheveux étoient très-noirs & crépés : leurs femmes très laides, sorcieres, larronnesses, & diseuses de bonne-avanture. L’évêque les obligea à se retirer, & excommunia ceux qui leur avoient montré leur main ».

Par l’ordonnance des états d’Orléans de l’an 1560, il fut enjoint à tous ces imposteurs, sous le nom de Bohémiens ou Egyptiens, de vuider le royaume à peine des galeres. Ils se diviserent alors en plus petites compagnies, & se répandirent dans toute l’Europe. Le premier tems où il en soit fait mention en Angleterre, c’est après ce troisieme réglement, savoir en 1565.

Raphaël de Volterre en fait mention, & dit que cette sorte de gens venoit originairement des Euxiens peuple de Perse. Dictionnaire de Trévoux & Chambers. (G)

Bohémiens aux portes de Paris, XIXème siècle

Hugo qui publie son roman en 1831, réussit le tour de force un demi-siècle plus tard,  de transformer radicalement le regard porté sur les Bohémiens en faisant d’Esmeralda une héroïne égyptienne tragique,  balayant les préjugés sur ces prétendues femmes très laides, sorcières et larronnesses. L’écrivain épris de liberté, fils d’un général de la Révolution, renverse à lui seul les canons de la beauté pour imposer au monde un regard attendri sur la beauté « africaine », se souvenant de Cléopâtre séduisant César et Antoine sans recourir à Liz Taylor ou imaginer qu’un jour Gina Lollobrigida prêterait ses traits italiens à la plus illustre des égyptiennes vagabondes.

Esméralda Gina Lollobrigida Actrices étrangères

Mais s’agissant de l’origine de ces Egyptiens qui serait obscure à en croire les plumes caverneuses du siècle des Lumières, nous voilà toujours aussi peu avancés. Selon une relation publiée en 1875 par un certain Georges Bataillard dans le Bulletin de la société d’anthropologie, et consacrée aux origines des Bohémiens ou Tziganes, après moultes explications d’où il ressort qu’Hérodote comme toujours n’est jamais trop loin quand il s’agit d’histoire des peuples, il serait fort peu probable que des Perses ou des Arabes aient enlevé avant l’an mil des Indiens pour les y installer dans le sud de l’Europe centrale ou les disséminer en Syrie ou Egypte. Il serait plus vraisemblable qu’une corporation errante d’artisans forgeant des armes, travaillant le fer, fabriquant des clous depuis des siècles, sillonnait les routes d’Europe et les côtes de la Méditerranée, colportant de ports en ports et de foires en foires, les fruits ferreux de leurs talents sous forme de javelots, épées, sabres ou sagaies. Au fil des temps, cette corporation de forgerons serait devenue un peuple ayant pour terre d’élection la région du bas Danube, entre la Hongrie et la Transylvanie, surgissant à nouveau en Europe occidentale, par la Bohème puis l’Allemagne au début du quinzième siècle.

Il n’empêche. Paquier évoque le séjour à Paris en 1427 d’Egyptiens aux cheveux très noirs et crépus, chassés de basse Egypte  par les Sarrazins et qui seraient Chrétiens, ayant reçu du pape pénitence d’aller sept ans par le monde sans coucher en lit. En l’occurence, ne seraient-ils pas tout simplement des Coptes ? Peu probable, fort improbable même.  A cette époque, il était alors question d’une petite Egypte, qui englobait différents pays d’Orient tels que la Syrie, Chypre ou la Grèce. Il se peut même que ce terme de petite Egypte aurait seulement désigné un lieu habité par ces « Egyptiens », proche de la ville de Modon dans le Péloponnèse qui constituait un port de passage habituel pour les Européens se rendant en Terre sainte. Chateaubriand dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem l’évoque ainsi :  A midi nous jetâmes l’ancre devant Modon, autrefois Méthone en Messénie. A une heure j’étais descendu à terre, je foulais le sol de la Grèce, j’étais à dix lieues d’Olympie, à trente de Sparte, sur le chemin que suivit Télémaque pour aller demander des nouvelles d’Ulysse à Ménélas : il n’y avait pas un mois que j’avais quitté Paris… Modon ne présente aux regards qu’une ville de moyen âge, entourée de fortifications gothiques à moitié tombantes. Pas un bateau dans le port, pas un homme sur la rive : partout le silence, l’abandon et l’oubli.

Le silence, l’abandon et l’oubli furent aussi le sort réservé à l’Egyptien bohémien, mot de cristal authentique qui ne resurgit plus que dans les pages des livres antiques. Mais à chaque fois qu’on le rencontre au détour d’une phrase, le mystère demeure sur ses origines soulevant autant d’interrogations que les jupons d’Esmeralda fascinent encore lecteurs et spectateurs.

Avec le Bossu de Notre Dame, adaptation libre du livre de Victor Hugo, la boutique magique de Disney a donné une nouvelle vie au roman et un public rajeuni à Esmeralda l’égyptienne, Quasimodo le bossu et autres  personnages d’une intrigue inventée par l’auteur pour sauver Notre-Dame de Paris des outrages du temps et de l’histoire, et qui menaçait ruines. Mission plus qu’accomplie : Viollet-le-Duc fut appelé au secours et la cathédrale sera restaurée à l’occasion de travaux échelonnés jusqu’en 1864.

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Voici les définitions vagabondes concernant le terme bohémien, données dans les éditions successives du Dictionnaire de l'Académie française, de la première édition en 1694 à la cinquième en 1798 :

Dictionnaire de L'Académie française, 1ère Edition (1694)

BOHEME. Bohemien, Bohemienne. Sorte de gens vagabonds, libertins, qui courent le pays, disant la bonne aventure au peuple credule, & dérobant avec beaucoup d'adresse.On dit proverb. Cet homme vit comme un Boheme, pour dire, qu'Il n'a ny esquipage ny domicile assuré.

Dictionnaire de L'Académie française, 4ème Edition (1762)

BOHÈME, ou BOHÉMIEN, BOHÉMIENNE. On les nomme aussi Egyptiens. Ces mots ne sont point mis ici pour signifier les peuples de cette partie de l'Allemagne qu'on appelle Bohème; mais seulement pour désigner une sorte de vagabonds qui courent le pays, disant la bonne aventure, & dérobant avec adresse. Une troupe de Bohémiens.On dit familièrement d'Une maison où il n'y a ni ordre ni règle, que C'est une maison de Bohème.On dit proverbialement, qu'Un homme vit comme un Bohème, pour dire, qu'Il vit comme un homme qui n'a ni feu ni lieu.

Dictionnaire de L'Académie française, 5ème Edition (1798)

BOHÈME, ou BOHÉMIEN, BOHÉMIENNE. s. On les nomme aussi Egyptiens. Ces mots ne sont point mis ici pour signifier Les peuples de cette partie de l'Allemagne qu'on appelle Bohème; mais seulement pour désigner Une sorte de vagabonds qui courent le pays, disant la bonne aventure, et dérobant avec adresse. Une troupe de Bohémiens.On dit familièrement d'Une maison où il n'y a ni ordre ni règle, que C'est une maison de Bohème.On dit proverbialement, qu'Un homme vit comme un Bohème, pour dire, qu'Il vit comme un homme qui n'a ni feu ni lieu; et Foi de Bohème, pour exprimer Une foi pareille à celle que les Bohèmes sont supposés se garder entre eux.
Laurel & Hardy : La Bohémienne
A ce propos, souvenons-nous de la chanson d’Aznavour intitulée la Bohème, quand je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître [et que]  Montmartre accrochait en ces temps-là les lilas jusque sous nos fenêtres…,  [et que] la bohème, la bohème, cela ne veut plus rien dire du tout.  Alors imaginez un instant, les Egyptiens, les Egyptiens, cela ne nous rappelle plus rien du tout quand on n’est ni historien, ni généalogiste, ayant tout oublié de Molière ou d’Hugo pour se contenter du Bossu de Disneyland ou de la Esmeralda hollywoodienne et qui n’ont rien du tout de la bohémienne et encore moins de l’égyptienne, et alors même  qu’il y a longtemps que le duc des égyptiens ne vagabonde plus dans nos provinces à la tête d’une misérable troupe armée de piques, hallebardes et autres ferremens.

File:Vincent van Gogh - Les roulottes, campement de bohémiens.jpg

Campement de bohémiens, par Vincent Van Gogh, 1888, Musée d’Orsay, Paris

Et puis, dans ce monde où le sort cruel d’Esmeralda continue d’être partagé chaque jour par d’innombrables femmes innocentes, nous avons toujours la possibilité d’écouter, tant qu’il en est encore temps, une rhapsodie égyptienne en lisant un poème de Rimbaud.

Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.
– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande Ourse.
– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !

A moins de ne préférer lire de Baudelaire, le poème les Bohémiens en voyage :

La tribu prophétique aux prunelles ardentes
Hier s’est mise en route, emportant ses petits
Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits
Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes.

Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes
Le long des chariots où les leurs sont blottis,
Promenant sur le ciel des yeux appesantis
Par le morne regret des chimères absentes.

Du fond de son réduit sablonneux le grillon,
Les regardant passer, redouble sa chanson ;
Cybèle, qui les aime, augmente ses verdures,

Fait couler le rocher et fleurir le désert
Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert
L’empire familier des ténèbres futures.

Les petits bohémiens de notre enfance qui venaient s’asseoir épisodiquement sur les bancs de l’école, ruminant à la récréation sous le préau quelques maléfices inoffensifs, ne reviendront plus. Comme nous quittions nos culottes, leurs roulottes ont qdélaissé les routes de nos campagnes qui se dépeuplaient pour rejoindre les lumières balbutiantes des villes grouillantes. Plus d’égyptiens, plus de bohémiens, rien que des gens du voyage qu’on appelle Roms, fausse abréviation de romanichel, qui laisse croire désormais que ce peuple qui n’en finit pas de voyager, aurait des attaches chez les Romains ou les Roumains,  alors qu’en fait, il s’agit d’une dénomination officielle adoptée en 1971 par l’ONG l’Union Romani internationale, et qui est dérivée du hindi rom qui veut dire homme, pour tout simplement désigner d’un mot unique des populations multiples possédant langues, cultures et pérégrinations communes. Ces populations seraient originaires du nord du sous-continent indien. Par vagues successives depuis plus de dix siècles,  ayant traversé l’Iran et le Caucase, et après d’innombrables périples et péripéties, elles auraient essaimé en Europe. Les Gitans et les Manouches ne sont pas d’accord. Et ils ont peut-être raison. Car il n’y a rien de plus grandement incertain que les vastes certitudes exprimées en un mot.

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Jacques Callot (1593-1635), peintre et graveur, est célèbre pour ses gravures et peintures représentant des Bohémiens. A l’âge de 12 ans, attiré par l’Italie il quitte sa Lorraine natale et est recueilli par une troupe de bohémiens à Lucerne en Suisse, avec lesquels il se rend à Florence.

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