Sur la Place Pouchkine avec Galanskov, l’écrivain souterrain

Dans un précédent article, il a été donné connaissance de l’ascendance généalogique inattendue de Pouchkine, celle du major-général Abraham Hanibal, filleul abyssin de Pierre le Grand.  C’est maintenant à la rencontre de sa descendance intellectuelle qu’il faut se rendre, en allant sur la place Pouchkine.

Pour cette rencontre avec tous ceux qui se sont réclamés ou se réclament de Pouchkine, comment ne pas songer à prendre comme guide Youri Galanskov, qui est mort le 4 novembre 1972 à l’hôpital  du camp A de la colonie Orzony en Mordovie, à 33 ans, l’âge du Christ. Il avait été condamné en 1967 à sept ans de camp de régime sévère par les communistes au pouvoir pour avoir organisé sur cette place Pouchkine, le 5 décembre 1965, une manifestation de protestation contre le sort réservé aux écrivains Daniel et Sinyavsky, qui fut suivie d’innombrables rencontres littéraires au Phare, sur la place Maïakovski, avec celles et ceux qui deviennent ainsi des dissidents : Boukhovsky, Delaunay, Kouchev, Guinzbourg, Kouznetsov, Vera Lachkova et d’autres, écopèrent tous  de sept à quinze ans de camp à régime sévère, dans une succession de procès tenus entre 1966 et 1970.

Les protestataires avaient affaire à la vieille garde communiste, les compagnons du montagnard du Kremlin disparu en 1953, qui n’étaient pas des enfants de choeur comme le seront plus tard Gorbatchev ou Eltsine. Brejnev, Kossyguine, Podgorny, Gromyko, Souslov ou Andropov avaient servi et  survécu à Staline ; ils savaient, eux, ce qu’est le communisme, et que la liberté d’expression ne peut y avoir cours.  Ils se méfiaient du mot de trop qui est le premier mot  échappant à l’emprise de la pensée soviétique sur tous et en tout temps. Ils n’ont pas aimé que Galanskov dédaigne la rhétorique communiste de Staline : « Qui n’est pas avec nous est contre nous« , ou encore celle de Gorki, l’ami des intellectuels français des années trente : si l’ennemi ne se rend pas, on l’anéantit, sans oublier Cholokhov venant de recevoir le Prix nobel pour le Don paisible en 1965 et qui justifie l’arrestation des écrivains Daniel et Sinyavsky, condamnés à sept ans de camp de concentration en 1967, en affirmant que l’humanisme n’a rien à voir avec la sensiblerie, après avoir rappelé : un soviétique où qu’il prenne la parole doit le faire comme un patriote soviétique. La place de l’écrivain dans la société, nous autres écrivains soviétiques, nous la définissons en tant que communistes, en tant que fils de notre grande Patrie, en tant que citoyens du pays qui construit la société communiste, en tant que porte-parole des révolutionnaires  – humanistes, du parti, du peuple et de l’homme soviétique. »

Galanskov ne se limitait pas à aller protester sur la place Pouchkine pour y défendre la liberté d’expression. Il écrivait des poèmes, tels que le Manifeste humain, les Lèvres ensanglantées de la justice ou  l’ironique Prolétaires de tous les pays, unissez-vous. Il écrivait des manifestes pour l’organisation de mouvements pour la paix et le désarmement dans le monde entier ou encore  des lettres ouvertes pour s’opposer à Cholokhov, le délégué du parti représentant l’Union des écrivains soviétiques qui traitait les écrivains Daniel et Syniavsky de loups-garous, poursuivant : nous avons payé trop cher ce que nous avons conquis, le pouvoir soviétique nous est trop cher pour accepter qu’on le calomnie impunément.

Et s’il n’avait qu’écrit et manifesté pour la liberté d’expression ! Voilà qu’il ne suffit pas à Galanskov d’avoir été exclu de l’université : il organise un rassemblement sur la place Pouchkine pour dénoncer ceux qui veulent réhabiliter Staline ; il est parmi les premiers, en publiant la revue Phénix,  à ajouter aux textes littéraires dactylographiés diffusés sous le manteau, des articles de nature politique réclamant la liberté d’expression et l’application effective des droits théoriques figurant dans la constitution soviétique, contribuant à inventer le Samizdat, toutes ces publications souterraines démocratiques fondant leurs actions sur des principes de légalité. La circulation de ces idées fera basculer les jeunes générations intellectuelles dans l’opposition démocratique au régime soviétique jusqu’à son effondrement final en 1991.

Et c’est ainsi que Galanskov se revendique écrivain clandestin, au sens de la situation souterraine de l’homme telle qu’elle apparaît dans les oeuvres de F.M. Dostoïevski, conseillant à ses contradicteurs de lire ce dernier : on peut commencer par n’importe quelle étude critique à ce sujet […] Mais soit dit encore une fois en passant, savez-vous ce qu’est un écrivain souterrain , Un écrivain souterrain, social-pacifiste de surcroît, ce n’est pas un millionnaire souterrain. Il ne possède même pas sa propre machine à écrire, alors autant ne pas parler d’argent. L’écrivain souterrain, il travaille tantôt comme simple ouvrier pour gagner son pain, tantôt comme écrivain souterrain, c’est à dire dans l’appréhension, comme s’il craignait qu’on puisse venir tout à coup le déranger…

Le pouvoir soviétique est venu déranger Youri Galanskov le 19 janvier 1967. Moins d’un an après son arrestation, le 8 janvier 1968, il est condamné à sept ans de détention dans un camp à régime sévère, non pour ses activités littéraires mais au motif d’avoir changé des dollars au noir, dans la grande tradition des procès soviétiques truqués. Il est envoyé au camp 17 A, en Mordovie, cette sympathique région où un certain Gérard Depardieu, l’ami de Poutine l’hyper démocrate, dispose d’une datcha, dans des conditions fort obscures. Pour Galanskov, les conditions y sont fort différentes, pour le moins sévères, comme pour tous les condamnés politiques. La ration alimentaire légale, rarement respectée, est de 2413 calories par jour, tombant à 1300 calories jour au cachot. Les trois colis autorisés par an ne doivent contenir aucune ration alimentaire, pas même le miel que sa mère veut lui offrir et qui est confisqué. La température dans les baraquements en dehors de l’été, ne dépasse pas 12 degrés, les visites personnelles limitées à une par an, et le nombre de lettres à deux par mois. Souffrant d’un ulcère au duodénum avant même son arrestation, opéré le 18 octobre 1972, par un médecin militaire qui n’a pour connaissance de chirurgie que celle de l’amputation, il meurt à l’hôpital du camp le 4 novembre 1972 sans que le chirurgien ne soit venu une seule fois à son chevet suivre son patient, l’administration du camp interdisant dans le même temps à des médecins volontaires de venir soigner un détenu.

Amie lectrice, ami lecteur,

si d’aventure, tu te rends sur la place Pouchkine à Moscou, n’oublie pas d’avoir une pensée pour Youri Galanskov, écrivain souterrain,  héros de la liberté d’expression et digne héritier de Dostoievski et donc de Pouchkine. Et puisqu’il recommandait en matière de littérature de commencer la lecture par des études critiques, emprunte ce livre magnifique écrit par AbramTertz intitulé Promenades avec Pouchkine, C’est une introduction toute en finesse à l’oeuvre de l’arrière-petit-fils d’un autre Abraham, le général Hanibal, sachant qu’il s’agit ni pour l’un ni pour l’autre de leur véritable nom, puisque, concernant Abram Tertz, il s’agit du pseudonyme de l’écrivain souterrain Andrei Syniavsky, pour lequel Youri Galanskov, sur la place Pouchkine, le 5 décembre 1965, mit sa vie en jeu en réclamant la libération d’un prisonnier politique finalement libéré en 1971 et autorisé à émigrer en France en 1973. Sinyavsky, alias Abram Tertz est mort en 1997 ; il est enterré au cimetière de Fontenay-aux-Roses. Tout le reste de sa vie en France, il n’a cessé de penser aux voix qui s’élevèrent des décombres pour qu’il puisse vivre en écrivain libre.

Et puis, s’il advient que tu entres au café Pouchkine, en Russie ou ailleurs, n’oublie pas de demander un café d’Éthiopie ;  car, si le serveur ne sait pas pourquoi, toi tu le sais. Notre liberté d’expression s’acquiert parfois au simple prix d’un petit noir qui n’a rien à voir avec le destin de grands hommes tels qu’Abraham Hanibal ou Abram Tertz, mais qui pourtant, à l’évocation de l’Abyssinie, nous permet de voyager librement de continent en continent, des hauts plateaux de la corne d’Afrique jusqu’en Russie, sans prendre le Transsibérien cher à Blaise Cendrars avant qu’il ne devienne le train sans retour de tous les Zeks.

Et surtout, alors que tu bois ton café éthiopien, souviens-toi aussi qu’à cette époque, entre 1965 et 1972, les étudiants Français, jouaient à la Révolution fais-moi peur à la Sorbonne, tout près de la place de l’Ancienne comédie, avec la bienveillance de la fine fleur intellectuelle française, le tout placé sous le patronage de l’agité du bocal, Jean Paul Sartre, et de son compère hautement délirant, Louis Althusser que tout le monde ou presque a oublié. On ne citera pas les autres, cela n’a aucun intérêt de saluer les fossoyeurs. Leurs modèles s’appelaient Marx, Lénine, Trotsky, Mao, Castro ou Che Guevara ; Pol Pot n’avait pas encore eu le temps de bien se faire connaître;  mais il aurait été tout autant adopté par une jeunesse avide de dictateurs sanglants, même si l’un des meilleurs d’entre eux, Staline, avait été écarté de la liste : le discours secret de Kroutchev au XXème congrès du parti communiste de l’Union soviétique en 1956 avait terni son image et entraîné une bien pénible déstanilisation pour les communistes et ceux qu’on appelait alors les compagnons de route et qui avaient du mal à ne plus croire en l’Avenir radieux, : pour les plus lucides la répression de l’insurrection de Budapest la même année finissait d’ouvrir les yeux aux moins aveugles. C’est qu’ils avaient été nombreux, nos intellectuels, à faire le voyage de Moscou entre 1922 et 1956 comme d’autres à Berlin entre 1933 et 1944, avec l’avantage cependant de pouvoir se perdre les yeux fermés dans cette Sibérie si vaste qu’il faut demander à se faire accompagner pour éviter de tomber sur les camps de relégation disséminés, ce qui, vous avouerez, serait pure malchance. Voici, d’ailleurs, une maladie intellectuelle bien française que de prendre le train, ou désormais l’avion, pour aller chercher un modèle étranger à importer. Il faut dire que, lorsqu’on s’en remet à la caricature pour tout mode de pensée et d’expression, le chemin est long avant de voir émerger une idée.

[En voilà mêmes aujourd’hui qui ne dédaignerait pas d’ignorer la philosophie athénienne pour prendre exemple sur des économistes grecs, ce qui n’est pas banal tout de même quand on voit dans quel état se trouve le berceau de la démocratie européenne – ajout du jour]


La version initiale de ce texte remonte à 1974 : il s’agit d’un article publié dans un journal lycéen qui fut interdit de publication car celui-ci, selon le proviseur, aurait pu offenser (!) des représentants syndicaux de professeurs. Nous étions en France et non en Russie.

Ce texte a été repris comme « matériau » à un mémoire sur le Retour de voyage en Union soviétique des intellectuels français entre 1922 et 1956, à l’école des hautes études en sciences sociales, en 1979-1980. Après plusieurs discussions pénibles avec deux compagnons de route, historiens prestigieux, l’auteur virtuel a renoncé à poursuivre ses recherches sur des travaux qui « en l’état » ne pouvaient être approuvés. Il est vrai que, selon ses contradicteurs, il fallait considérer les déplacements de Sartre ou Aragon comme des voyages romantiques.

A la suite de la publication en 1982 du livre de Youri Galanskov, le Manifeste humain (voir ci-dessous la couverture du livre), sous l’autorité de Jil Silberstein, qu’il en soit pour toujours remercié, l’auteur virtuel a repris son travail antérieur, l’a largement simplifié pour écrire cet article qui, depuis, a été légèrement remanié (références aux cafés Pouchkine notamment) pour être enfin publié, par le bénéfice de l’internet et de tous les formidables outils de liberté que peuvent être les logiciels d’écriture (merci microsoft), de recherche (merci google, Wikipédia…), d’échanges (courriels, mobiles sms…)  et de mise en page (merci WordPress) dont disposent les Nations libres ; car, dans les pays de dictature, les plus nombreux, il est préférable de toujours s’en remettre à la machine à écrire et au pigeon voyageur si un écrivain souterrain veut rester en vie et continuer d’écrire.

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