Un peuple d’artiste habite Haïti

C’est dans une galerie d’art haïtien à Piétonville, près de Port-au-Prince, que Zonbi a donné rendez-vous à l’inspecteur Oray pour faire connaissance avec vous, amies lectrices et amis lecteurs désormais au pluriel car vous êtes de plus en plus nombreux à nous rejoindre, vous les aminches, comme dirait Gotlib.

Pour organiser cette rencontre, les frais généraux ont explosé car à l’ère numérique, il n’était pas question de se priver d’un petit voyage aux frais de la princesse, The Big Boss. Et puis, il ya une bonne raison à cela. Le carnaval est terminé et Zonbi est parti avec Vaval se réfugier dans le seul lieu où il est désormais en sécurité, au milieu des peintures haïtiennes, le lieu encadré le plus sûr pour passer inaperçu. Et croyez en l’auteur virtuel, l’art haïtien c’est bien autre chose que l’art occidental à bout de souffle. C’est un art à la fois vivant et dantesque, qui vibre et rayonne de joie dans le malheur, loin des clichés sur Haïti, un peuple qui se bat et ne renonce jamais.

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Zonbi, peinture d’Hector Hyppolite

Hélas, mille fois hélas, le vénérable inspecteur Oray, le fils de Celte, a été retenu par une affaire de la plus haute importance. On a retrouvé la tombe de son ancêtre à Lavau dan l’Aube et la ressemblance est si stupéfiante qu’il est part sans tarder réclamer sa part d’héritage au Conseil d’Etat : c’est qu’il descend en ligne directe de ce prince celte, Oray, qu’est-ce que pour nous 2.500 ans quand d’un coup le père de l’humanité, pour reprendre le titre des journaux, a soudainement vieilli de 400.000 ans du côté de l’Ethiopie. Car figurez-vous qu’Oray est aussi un descendant direct de la mandibule LD 350-1 vieille de 2,8 millions d’années retrouvée dans l’Afar éthiopien, du côté de Lédi-Geraru, pas très loin de notre cousine Lucie vieille de 3,2 millions d’années. C’est Abyssinia qui va être contente, sous peu on aura bientôt retrouvé tout le monde, de notre ancêtre Sahenlathropus Tchadensis, Toumaï, aux Australopithecus anamensis et afarensis, en passant par l’Homo habilis, l’Homo rudolfensis, l’Homo ergaster, l’Homo erectus et enfin, last but not least, l’Homo sapiens, voire sapiens sapiens, cela promet une belle fête de famille à la Résurrection, sans compter que désormais on peut compter sur l’idiot du village, le crétin alpestre, l’imbécile du quartier et l’abruti de base pour creuser dans le funeste, modèle Eternel retour de Nietzsche.

    

En attendant que l’inspecteur Oray en termine avec le formulaire de réclamation des objets perdus voilà deux mille cinq cents ans du côté de Troyes, Zonbi a fait le tour de la galerie d’art.

Il est tombé en premier lieu sur un loa de la mort baron, assez saisissant. Il connaît bien ce loa, Zonbi. D’après le catalogue, les membres de la famille des Guédé occupent, par rapport aux autres loas, une position marginale. Les Guédé, ethnie vaincue par les rois d’Abomey et vendue par ceux-ci comme esclaves, sont devenus en Haïti les loas de la mort baron. Voilà qui nous avance bien.

Zonbi continue sa lecture : Les autres loa les craignent et cherchent à les éviter, de sorte que dans les cérémonies les Guédé arrivent généralement vers le tard, après que les autres loa ont été salués les Guédé ne sont pas des « morts », mais des esprits de même nature que les autres, dont les activités et les fonctions sont du domaine de la mort.

Fichtre ! Nous voilà dans les grands mystères de la vie et de la mort. Arrêtons de plaisanter avant de se retrouver malencontreusement par les esprits dans la tombe du prince celte laissée vacante en pleine cambrousse troyenne. Et j’aurais beau avoir la mandibule LD 350-1 en porte-bonheur autour du cou, je tremble de tous mes os à l’idée de plaisanter en pays Vaudou, d’autant que les ancêtres ne sont pas loin de l’autre côté de l’Atlantique, sur la côte des Dahomeys qui veillent aussi à transmettre l’héritage familial ! Alors, voyons ce que l’on nous dit des Loas, sans chercher à les réveiller, on cherche seulement à se cultiver un peu sur les grands Mystères, la vie et la mort, et pourquoi pas la résurrection si celle-ci est au bout du chemin de notre voyage.

 

D’après Alfred Métraux, in le Vaudou haïtien : Les loa nous aiment, nous protègent et nous gardent. Ils nous révèlent ce qui arrive à nos parents qui vivent loin de nous, ils nous indiquent les remèdes qui nous soulagent quand nous sommes malades… Si nous souffrons de la faim, les loa nous apparaissent en songe et nous disent : « Ne perds pas « courage, tu gagneras de l’argent. » Et l’argent promis nous parvient. » Cette profession de foi d’une paysanne de Marbial résume assez bien ce que les adeptes du vaudou attendent des loa. Pour qu’elle fût complète, à aurait fallu ajouter : « Les loa nous avertissent des machinations de ceux qui nous veulent du mal. »

Général Baron, peinture d’Hector Hyppolite

Continuons notre lecture : On s’interroge encore sur l’origine linguistique de ce vocable par lequel les Haïtiens désignent leurs dieux. Nous nous trouvons ici en présence d’un curieux mélange de l’abstraction la plus poussée et du concret le plus proche du quotidien.

Le monde surnaturel des Haïtiens pourrait, dans un premier temps, être conçu comme un monde de concepts purs, d’Idées platoniciennes. La violence, l’amour, la connaissance, la puissance, etc., sont pris en charge par des classes de divinités : Ogoun, Erzili, Loko, Ayizan, etc. Ces noms de dieux renvoient immédiatement à ces concepts très généraux.

Les noces de Cana, Wilson Bigaud

Dans un deuxième temps, ces idées abstraites se concrétisent, s’humanisent, s’anthropomorphisent. La différence est minime entre la société surnaturelle des loa et la paysannerie haïtienne qui l’a imaginée. Les esprits se distinguent des hommes uniquement par l’étendue de leurs « connaissances » ou, ce qui revient au même, de leurs pouvoirs. Ce sont tous des personnages du terroir qui partagent les goûts, les habitudes et les passions de leurs serviteurs. Ils sont comme ceux-ci amis de la bonne chère, roublards, paillards, susceptibles, jaloux et sujets à de violents accès de colère vite dissipés; ils s’aiment ou se détestent, se fréquentent ou s’évitent tout comme les « habitants » des sections rurales. Lorsqu’ils se manifestent par le moyen des possessions, leur conduite en public n’est pas toujours celle qu’on attendrait d’un être surnaturel. Il leur arrive de parler grossièrement, de jurer, de boire avec excès, de se disputer avec d’autres loas, de mendier, ou de se faire des farces d’écoliers.

Maître Damballah, préfète Duffaut

On pourrait soutenir la thèse d’une dégradation de la mythologie dahoméenne : Mais si l’on se livre à une enquête approfondie, on aboutira à un système de classification des choses très complexe, témoin, de la part du vodouisant, d’une activité intellectuelle intense qui cherche à recoudre, à reconstruire tant bien que mal avec les moyens du bord, l’ancien système africain. Bricolage mythique au sens de Cl. Levi-Strauss. Au départ, chaque catégorie de loa renvoie à la fois à un des éléments de la nature (l’eau, le feu, l’air, la terre), à des espèces végétales, à des espèces animales, à des activités sociales, à des comportements humains. Ainsi, l’enfant élevé dans la paysannerie apprend à établir des correspondances entre les végétaux (avec leurs vertus alimentaires, médicinales, sacrées) et les animaux et les différents aspects de la vie sociale haïtienne, et les principaux mystères de la vie (naissance, mariage, mort).

L’Âge d’or, peinture de Wilson Anacréon. Le peintre paysagiste  présente une vue idyllique de la côte, évoquant son pays comme « perle des Antilles ». Tirée de La rencontre des deux mondes vue
 par les peintres d’Haïti. Edizioni Carte Segrete 1992, publié par Data Arte, Rome, Italie.

Grâce aux loa, c’est un véritable réseau de communication qui se trouve créé entre les domaines du monde naturel et culturel, faisant d’eux une totalité dans laquelle l’individu vodouisant trouve de la sécurité. Ces correspondances sont établies à partir d’une perception d’oppositions entre des aspects de conduite humaine et entre des éléments de la nature. Ainsi, par exemple, les relations d’opposition entre l’eau et le feu, entre la couleur rouge et la couleur blanche, entre la main gauche et la main droite, entre le mal et le bien, entre l’autorité et la finesse, entre la méchanceté et l’innocence, etc… Plus précisément, le loa Ogu a une passion pour le feu, le feu étant son domaine, mais il a peur de l’eau à laquelle préside le loa Dâmbala. Celui-ci se caractérise par la finesse, la richesse, le bien, comme le blanc est le symbole de la pureté ; tandis qu’Ogu se manifeste dans l’orage et la tempête et symbolise la guerre, la volonté de puissance, la lutte contre la misère…

Le paradis terrestre, Peinture naïve de Wilson Bigaud (1951), Musée d’art haïtien

Les Occidentaux ont découvert tardivement l’art Haïtien. Après deux  voyages en Haïti pendant la seconde guerre mondiale, en 1943 et 1945, le poète André Breton découvre la peinture haïtienne qu’il rapproche de sa démarche surréaliste. Il attire l’attention des intellectuels français sur l’art haïtien en consacrant un texte à Hyppolite. D’autres écrivains visite l’île, comme Jean-Paul Sartre en 1949, ou André Malraux qui écrit : Un peuple d’artiste habite Haïti, et  pour qui toute l’île est peinture : le marché, le mariage, la pêche et la religion, syncrétique comme à Cuba et au Brésil.

Nous reviendrons prochainement sur ce sujet car nous sommes loin d’avoir épuisé le sujet. En attendant voici deux sites consacrés à la peinture haïtienne :

http://jacmelexpress.blogspot.fr/2011/05/peinture-haitienne.html

http://www.opusmang.com/forums/index.php?topic=113.0

Cet article est dédié à nos amis Hy, M. et D, ainsi que leurs enfants A., V., et B. qui se reconnaîtront. J’y associe toute leur famille, essaimée dans le monde entier au Canada ou aux Etats-unis, tous nos amis de la diaspora haïtienne aux Antilles et bien sûr tous les Haïtiens d’Haïti. Longue vie aux Loa.



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