A Moisson, dans la boucle de la Seine de la Roche-Guyon

Si à vol d’oiseau, de l’île de la Cité à Paris, jusqu’à Sainte-Adresse qui domine l’embouchure de la Seine au Havre, la distance à parcourir ne dépasse pas 180 kilomètres, le tracé de la Seine s’effectue principalement dans la craie, dessinant des boucles sur 380 kilomètres, dont les cent derniers mêlés au sel de la mer au rythme des marées montantes et descendantes. 13 kilomètres traversant Paris, ont fait la renommée d’un fleuve modeste au débit comparables ou inférieur à ses principaux affluents : l’Aube, la Marne, l’Yonne et l’Oise mériteraient tout autant une renommée égale.

L’explication de la dénomination se trouverait sur le plateau de Langres, aux sources de la Seine. Les lieux bénéficient de longue date de la protection d’un sanctuaire dédié aux nymphes, créatures appartenant à la mythologie celtique associée aux sources, bois ou montagnes, sanctuaire qui sera consacré ultérieurement au culte gallo-romain de la déesse Sequana.

Le tracé de la Seine qui se perd en boucles après la traversée de Paris, n’aurait pas plus de 14.000 ans d’âge, ce qui est fort peu au regard de l’apparition de la terre se comptant en milliards d’années. Il est vraisemblable que les nombreux troglodytes creusés dans la craie des boucles de la Seine, de même que le long de la Loire, Dordogne, Vézère, et multiples autres cours d’eau, furent habités dès cette époque, ces cavernes protégées de la malédiction des cieux et des bêtes immondes, donnant accès à l’eau et aux bénéfices de la pêche.

Toujours est-il que l’axe d’Est en Ouest de la Seine, traversant tout le bassin parisien, long de près de 800 kilomètres et renforcé des flux abondants de quatre fortes rivières rayonnant aux portes de la future capitale, a constitué au cours des siècles et au bénéfice seul de Paris, l’ossature du pouvoir central, sans cesse renforcé de la période gallo-romaine jusqu’au royaumes des Francs, mérovingiens, carolingiens et capétiens jusqu’à la mort du Roi le 21 janvier 1793, ouvrant de nouvelles ères sanglantes de nature révolutionnaire, impériale et républicaine, jusqu’à nos jours où les principes et vertus de la démocratie vacille sous les coups de boutoir de la médiocrité et de l’envie.

Comme l’a observé Ernst Junger dans ses Cahiers de guerre, le dernier des officiers prussiens attaché à l’honneur d’un monde aristocratique disparu, il est saisissant de constater que les boucles de la Seine où s’affrontèrent successivement rois capétiens d’un côté, Normands Plantagenêts et Anglais de l’autre, pendant cinq siècles, de l’an 900 à 1431, rien n’a changé ou si peu au cours des millénaires.

Le plus étonnant est peut-être que la première réconciliation entre les peuples européens qui soit intervenue deux ans après la fin de la Seconde guerre mondiale, ait eu lieu à l’été 1947 dans la boucle de la Seine de la Roche-Guyon justement, là où résidait trois ans plus tôt, le Maréchal Rommel chargé de repousser le débarquement anglo-américain attendu en 1944 sur les plages de la Manche.

C’est en effet de Vethueil à Giverny, entre terre et ciel, fleuve et nuages impressionnistes s’ils en sont, face aux troglodytes de Haute-Isle et aux ruines du château fortifié de la Roche-Guyon, qu’à l’été 1947, cent mille scouts venus de toute l’Europe y compris d’Allemagne, se réunirent pour un Jamboree dans le parc des Zeppelins de 150 hectares rattachés au bourg de Moisson, parmi lesquels un certain Gabriel Garnier venu d’Angers, qui avait alors à peine vingt ans.

Tant que la violence continuera de se manifester en sourdine permanente pour se propager le jour venu comme un incendie dans les coeurs endurcis des hommes au point d’annihiler toute grandeur d’âme, la paix ne trouvera jamais refuge perpétuel que ce soit dans les cavernes, les troglodytes, les châteaux ou les églises, même au milieu des plus beaux paysages du monde.

Vue sur Moisson, de l’autre côté du fleuve, depuis la Route des crêtes et le chemin de randonnée surplombant la Roche-Guyon et Haute-Isle, dans le Vexin français .