Pour la crainte des malfaiteurs

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L’auteur virtuel a accepté que je visite son atelier d’écrivain, à condition que je n’emploie pas ce terme dans mon article. Je lui ai demandé pourquoi. Il m’a répondu aussi sec : les écrivains sont des pisse-copies, des exécuteurs de basses oeuvres, ils ramassent des charognes, nettoient les latrines, curent les égoûts. Un auteur, c’est différent, c’est un exécuteur de haute justice.

– C’est-à dire ?,  ai-je demandé, peu au fait de la justice des anciens temps.

Après être entré dans son atelier, l’auteur virtuel est allé rechercher dans un coffre en peau de rhinocéros, un parchemin des temps anciens. C’était une ordonnance royale. Il m’a lu le texte :  L’auteur, id est le bourreau, sceut faire son office par le feu, l’épée, le fouet, l’écartement, la roue, la fourche, le gibet, pour traîner, poindre ou piquer, couper oreilles, démembrer, flageller ou fustiger, par le pilori ou échafaud, par le carcan et par telles autres peines semblables, selon la coutume, mœurs ou usages du pays, lesquels la loy ordonne pour la crainte des malfaiteurs.

– Expliquez-moi, je ne comprends pas très bien le rapport, ai-je poursuivi  après avoir relu l’ordonnance.

– c’est très simple, m’a répondu l’auteur virtuel. Un auteur a tout pouvoir sur son oeuvre, l’intrigue, le récit, les personnages. Il peut exécuter ces derniers quand bon lui semble, par exemple.

– Je commence à comprendre.

– Laissez moi le temps de vous expliquer, au lieu de m’interrompre. C’est cela, le problème avec vous les journalistes. Vous en restez toujours à la transparence des choses et vous n’écoutez pas.  Donc, ce qui compte, dans cette ordonnance, ce n’est pas la méthode d’exécution, vous remarquerez qu’elle laisse à l’auteur le choix selon la coutume, moeurs ou usage du pays, ce qui veut dire que vous pouvez écrire en toutes langues, romans, poèmes, récits épiques, enquêtes, pièces de théatre comiques ou tragiques, rapports, compte-rendus, qu’importe. Ce qui compte, c’est que la loy ordonne pour la crainte des malfaiteurs.

– C’est-à-dire ?

– Pour paraphraser l’ordonnance, l’oeuvre de l’auteur est comme l’office du bourreau, un spectacle qui s’adresse au public le plus large possible, un spectacle qui doit marquer les esprits, un spectacle qui soit réussi, peu importe le gibet, la roue ou l’écartement. L’auteur comme le bourreau échafaude. Personne n’est obligé de venir sur la place publique et d’assister à l’exécution de l’oeuvre, c’est à dire de lire l’oeuvre, mais ce qui compte, c’est que l’exécution soit rendue, que le spectacle existe, qu’il ait lieu, pour l’édification des masses présentes et à venir, pour la crainte des malfaiteurs, autrement dit pour réserver un sort funeste au faiseur du mal.

– mais qui est le malfaiteur, ce faiseur de mal ?

– En tout temps, il varie en fonction des coutumes, des moeurs ou usages du pays. Prenez Chateaubriand. Les malfaiteurs sont tout désignés, parfois d’une simple phrase assassine comme Talleyrand ou Fouché, les comparses. Mais le malfaiteur, le chef de gang, est indéniablement Napoléon : tout au long des Mémoires d’outre-tombe, l’ombre du criminel surplombe les pages. maintenant, lisez Soljénitsyne : les malfaiteurs, ce sont les mafieux communistes, avec leur chef principal, Lénine, puis les successeurs, Staline et autres, sans compter les acolytes, Trotsky et toute l’internationale communiste.

– Les malfaiteurs sont donc des hommes, des gangsters, des criminels.  Mais quand vous évoquez le communisme, il s’agit plutôt d’un système ?

– A la tête d’un système, il y a toujours des hommes plus ou moins cachés, mais il y a des hommes. On n’est pas encore à l’ère de l’intelligence artificielle où la machine l’aurait définitivement emporté sur l’homme. Certains systèmes sont aussi des hydres dont il faut couper les têtes. Regardez Zola. Son oeuvre principale comme l’indique le titre, Les Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d’une famille sous le second Empire, est une dénonciation du capitalisme et du libéralisme : chaque livre, comme l’Assommoir ou Germinal par exemple, cherche à couper une tête de l’hydre. Est-ce clair ?

– Il me semble. Pour résumer, l’auteur est un exécuteur de haute justice, un bourreau dont l’office livré au public, c’est à dire l’oeuvre, est rendu pour la crainte des malfaiteurs, suivant des modalités qui varient selon la coutume, les moeurs ou usages du pays. C’est cela ?

– Oui, avec une précision supplémentaire. Les agissements de l’auteur ne sont pas ordonnés au sens strict par une loy royale. Mais son office fait oeuvre de loi royale, car il est au service de son oeuvre en tant qu’exécuteur de haute justice répondant à la triple exigence de révélation divine, sincérité et vérité. Est-ce clair ?

– Il me semble. En tant qu’auteur virtuel,  vous faites donc office pour la crainte des malfaiteurs. Peut-on savoir qui sont ces hommes ?

– Ce ne sont pas des personnes, même si certaines sont à la tête de l’hydre. Les hommes passent, les choses demeurent.

– Si ce ne sont pas des hommes, c’est donc un système. Le communisme ? Le fascisme ? Le nazisme ? Le capitalisme ? Le libéralisme  ? L’anarchisme ? Le multiculturalisme ? Le radicalisme islamiste ? Que sais-je encore ?

– Précisément, aucun d’entre eux, et pourtant tous ceux que vous venez de citer sont parties prenantes. et d’autres encore ; la liste est longue.

– Peut-être l’un de ces systèmes plus précisément, alors ?

– Non, car ils ont en commun d’appartenir à une même famille, la famille des extrêmes, celle des exterminateurs qui recourent à la violence, qui oeuvre dans le mal manifeste, qui est stricto sensu, l’immense famille régnante du nihilisme dont le visage change selon la coutume, moeurs ou usages du pays, en ne suivant qu’un seul principe, commun à tous : je tue, donc je suis.

(A suivre)
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