Les Vieux de la Montagne contés par Marco Polo

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Dans un précédent article, il a été évoqué « l’ordre des assassins » qui obéissait aux Vieux de la Montagne.  Marco Polo semble le premier occidental à évoquer cette secte dans Le Devisement du monde, publié en 1298, après que les Tartares eurent rasé le château où se tenait la secte et passé par le fil de l’épée tous ses membres en l’an 1262.  Mais ce récit n’est pas de première main comme le précise l’auteur qui conte toute cette affaire selon ce qu’il a « ouï conté à plusieurs hommes« . Dans cette histoire racontée par Marco Polo, on retrouve la promesse du paradis « comme Mahomet l’a dit à leurs ancêtres« ,  que le Vieux de la Montagne renouvelle à ceux qui se sacrifieront pour commettre un assassinat  au risque de sa vie : mais le Vieux leur répond ; Fils, c’est par le commandement de notre prophète Mahomet, car il fera entrer en Paradis celui qui aura défendu les serviteurs de la foi ; si vous m’êtes bien obéissants, vous obtiendrez cette faveur. Et par ce moyen, il a tant inspiré à son peuple le désir de mourir pour aller en Paradis, que celui à qui le Vieux ordonne d’aller mourir en son nom, il se juge bien heureux, ayant la certitude d’aller en Paradis. »

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Miniature persane, céramique

Il nous est difficile de comprendre que cette promesse du paradis puisse en 2015 intervenir dans les décisions de se donner la mort en commettant des crimes de masse. Cela semble tellement loin de notre univers technologique et rationnel bardé de certitudes. Pourtant, il faut croire que « les houris aux grands yeux » promises aux bienheureux, et qui seraient citées par quatre fois dans le Coran, peuvent avoir une influence dans la décision d’accepter de tuer et d’être tuer. Dans la mesure où nul n’est encore revenu pour certifier que ces « compagnons ou compagnes pures aux plus beaux yeux » sont effectivement promises aux bienheureux, rien n’interdit de le croire, ce qui rend, à rebours tout démenti impossible. Est-ce pour autant suffisant pour passer à l’acte ? peu probable.

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Houris montant des chameaux dans le paradis

Car ce qui est intéressant dans le récit de marco polo, c’est de voir tous les efforts entrepris par le vieux de la montagne pour manipuler des « hommes audacieux » pour qu’ils deviennent « meurtriers et spadassins« .  Le récit qui suit nous en apprend beaucoup sur la manipulation mentale d’esprits simples habités de faiblesse. En cela, il est moderne et toujours d’actualité, car à ce jour, aucun récit convaincant nous a été donné pour décrire comment des enfants de banlieu, habités par un ressentiment croissant, se transforme en bombes humaines. Marco Polo nous apporte la preuve que ce n’est pas une affaire d’endoctriment mais de suggestion.

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Les voyages de Marco Polo de 1271 à 1295

XLI.- Ci devise de la vallée du Vieux de la Montagne et de ses Assassins

Mulecte est une contrée où, d’après ce qu’on en dit, demeurait anciennement certain très méchant prince qu’on appelait le Vieux de la Montagne. En quel pays demeuraient des hérétiques selon la loi sarrazine. Car ce nom de Mulecte veut dire un endroit où demeurent des hérétiques dans la langue des Sarrazins. De par l’endroit sont appelés les hommes Mulehetici, c’est-à-dire hérétiques de leur loi […]. Et maintenant, vous conterai toute son affaire, selon ce que je, Messire Marco Polo, ai ouï conté à plusieurs hommes.

Le vieux était appelé en leur langue Alaodin, et, avec tout le peuple qu’il commandait, était un fidèle de la loi de Mahomet. Si rêvait-il d’une méchanceté inouïe, à savoir comment il tournerait de ses hommes en audacieux meurtriers ou spadassins, de ceux qu’on nomme communément assassins, par le courage desquels il pourrait tuer qui il voudrait et être craint de tous. Il habitait une très haute vallée entre deux très hautes montagnes ; il y avait fait faire le plus vaste et superbe jardin qui jamais fut vu. Il y a abondance de toutes les bonnes plantes, fleurs et fruits du monde, et des arbres qu’il a pu trouver. Il fit faire les plus belles maisons et les plus beaux palais qui oncques fussent vus, car ils étaient tout dorés et décorés de toutes les belles choses du monde, et les tentures étaient toutes de soie. Il leur avait fait faire maintes charmantes fontaines, répondant aux diverses façades des palais, et toutes avaient dedans de petites conduites, où courait, en l’une vin, en d’autres lait, en d’autres miel et en d’autres l’eau la plus claire. Là habitaient les dames et damoiselles les plus belles du monde, lesquelles savaient très bien sonner de tous instuments, chanter mélodieusement, danser autour de ces fontaines mieux que toutes autres femmes, et par-dessus tout, bien instruites à faire aux hommes toutes caresses et privautés imaginables. Leur rôle était d’offrir tous délices et plaisirs aux jeunes hommes qu’on mettait là. Il y avait multitude de nippes, literie et victuailles, et de toutes choses désirables. De nulle vilaine chose ne devait être parlé, et point n’était permis de passer le temps autrement qu’à jeux, amours et ébats. Ainsi ces damoiselles magnifiquement parées de soie et d’or allaient s’ébattant à toute heure dans les jardins et les palais ; car les femmes qui les servaient demeuraient enfermées et oncques n’étaient vues en plein air.

Le Vieux donnait entendre à ses hommes que ce jardin était le Paradis ; il l’avait fait en telle manière qu’en son temps Mahomet fit entendre aux Sarrazins qu’iraient en Paradis ceux qui feraient sa volonté ; ils y trouveraient tous les délices et plaisirs du monde, autant de belles femmes qu’ils souhaiteraient pour leurs ébattements, et ces beaux jardins pleins de rivières de vin, de lait, de miel et d’eau, courant séparément à pleins bords. C’est pourquoi les Sarrazins de ce pays croyaient fermement que ce jardin fut le Paradis. Quant au Vieux, il voulait leur donner à entendre qu’il était un prophète et pouvait faire entrer qui il voulait au Paradis.

Et en ce jardin n’entrait nul homme, fors seulement ceux de méchante vie dont il voulait faire ses satellites et assassins. Au seuil de la vallée, et à l’entrée de ce jardin, il avait un château si fort et imprenable, qu’il n’avait peur de personne au monde ; on y pouvait entrer par un chemin secret ; et il était très diligemment gardé ; par d’autres endroits point n’était possible d’entrer dans le jardin, mais seulement par là. Le Vieux tenait près de lui, en sa cour, tous les fils des habitants de ces montagnes, entre douze ans et vingt, ceux du moins qui semblaient vouloir être hommes d’armes, et être preux et braves, et qui bien savaient par ouï-dire, selon Mahomet leur bien malencontreux prophète, que le Paradis était bâti de telle manière que je vous ai conté ; ils le croyaient en Sarrazins. Et que vous en dirai-je ? Quelques fois le Vieux, quand il souhaitait supprimer un seigneur qui faisait guerre ou qui était son ennemi, il faisait mettre quelques-uns de ces jeunes gens dans ce Paradis, par quatre, ou dix, ou vingt ensemble, juste comme il voulait. Car il leur faisait donner breuvage à boire, par l’effet de quoi ils tombaient endormis aussitôt. Ils dormaient alors trois jours et trois nuits, et pendant leur sommeil, il les faisait prendre et porter en ce jardin c’est là, s’éveillant, qu’ils s’apercevaient qu’ils étaient.

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Marco Polo à Boukhara

XLII.- Comment le Vieux de la Montagne rend ses assassins parfaits et obéissants

Quand les jeunes gens, étant éveillés, se trouvent dans un si merveilleux endroit, et voient toutes ces choses que je vous ai dites, faites tout juste comme le dit la loi de Mahomet, et les dames et les damoiselles toujours à l’entour de chacun, tout le jour chantant, folâtrant et leur faisant toutes les caresses et grâces qu’ils peuvent imaginer, leur servant le manger et les vins les plus délicats, ravis en extase par tant de plaisirs et par les ruisseaux de lait et de vin, ils se croient vraiment en Paradis. Et les dames et damoiselles demeurent tout le jour avec eux, jouant, chantant et menant grande réjouissance, et ils font avec elles… à leur volonté ; si bien que ces jeunes gens ont là tout ce qu’ils veulent, et que jamais ne voudraient d’eux-mêmes en repartir. Le Vieux tient sa cour très belle et très grande et vit très noblement ; il fait croire à tous ces simples gens des montagnes qui vivent autour de lui qu’il est vraiment un grand prophète ; et ainsi croient-ils vraiment. Ce Vieux avait envoyés de ces jeunes gens prêcher en maintes places, à l’occasion de quoi bien des gens s’étaient convertis à sa loi. Au bout de quatre à cinq jours, quand le Vieux veut en envoyer un en quelque lieu pour occire un homme, alors il fait donner derechef le breuvage à autant de jeunes gens qu’il veut ; et quand ils sont endormis, il les fait prender et porter dans son palais, qui est en dehors du jardin. Et quand ces jeunes gens sont réveillés et retrouvent hors de leur jardin, dans ce castel du Palais, ils en sont fort grandement émerveillés et n’en sont pas contents, car du Paradis d’où ils venaient, par leur volonté ils n’en fussent jamais partis. Ils vont alors devant le Vieux ; quand ils y sont, ils se comportent très humblement et s’agenouillent en gens qui le croient un grand prophète. Alors le Vieux leur demande d’où ils viennent, et ceux-ci disent, dans leur simplicité, qu’ils arrivent du Paradis. Ils disent en présence de tous que c’est en vérité le Paradis comme Mahomet l’a dit à leurs ancêtres ; lors content tout ce qu’ils y ont vu, et comme ils ont grand désir d’y retourner. Les autres, qui oient cela sans y avoir rien vu, s’en émerveillent extrêmement et on grand désir d’aller au Paradis, et plus d’un souhaite mourir pour y pouvoir aller, et attend ce jour avec impatience. Mais le Vieux leur répond ; Fils, c’est par le commandement de notre prophète Mahomet, car il fera entrer en Paradis celui qui aura défendu les serviteurs de la foi ; si vous m’êtes bien obéissants, vous obtiendrez cette faveur. Et par ce moyen, il a tant inspiré à son peuple le désir de mourir pour aller en Paradis, que celui à qui le Vieux ordonne d’aller mourir en son nom, il se juge bien heureux, ayant la certitude d’aller en Paradis.

Et quand le Vieux veut faire occire un grand Sire, il met à l’épreuve parmi ses Assassins ceux qui semblent les meilleurs. Il envoie dans les environs, mais à distance non trop grande, plusieurs des jeunes hommes qui ont été en Paradis. et leur commande d’occire tel homme qu’il leur décrit. Ils y vont sur-le-champ et font le commandement de leur seigneur. Ceux qui en réchappent, ils retournent à la cour ; certains sont pris et massacrés après avoir occis leur homme. Mais celui qui est pris, il ne souhaite que mourir, pensant qu’il va bientôt rentrer en Paradis.

Le vieux de la Montagne droguant des « hommes audacieux » pour les conduire au paradis

XLIII.- Comment les Assassins sont instruits à mal faire.

Quand ceux qui se sont échappés sont retournés à leur seigneur, ils lui disent qu’ils ont bien achevé la besogne. Le Vieux leur fait grande joie et grande fête. D’ailleurs, il savait bien qui avait montré le courage le plus ardent, car il avait mandé secrètement des émissaires derrière chacun de ceux qui partaient, pour pouvoir savoir qui était le plus hardi et le meilleur pour occire son homme.

De la sorte, nul homme n’échappait à la mort lorsque le Vieux de la Montagne la voulait. S’il arrivait que les premiers envoyés fussent occis avant d’avoir exécuté le commandement du Vieux, il en mandait d’autres et ainsi de suite jusqu’à ce que son ennemi fût tué. En outre, je vous dis très véritablement que plusieurs rois et barons lui faisaient des présents et étaient en bons termes avec lui de peur qu’il ne les fît occire.

Ainsi, je vous ai dit l’affaire du Vieux de la Montagne et de ses Assassins. Et vous conterai maintenant comment il fut détruit, et par qui. Et encore veux aussi vous dire de lui autre chose, que j’avais laissée : je vous dis que ce Vieux avait choisi deux autres Vieux, qui lui étaient soumis et observaient en tout ses manières et coutumes. L’un d’eux il envoie dans les régions de Domas [Damas] et l’autre en Curdistan ; et pour puissant que fût un homme, s’il était ennemi dudit Vieux, point ne pouvait échapper à la mort. Mais laissons cela et venons-en à sa destruction. Vrai est qu’environ l’an 1262 après la naissance du Christ, lorsque Ulau, frère du grand Kaan, soumit à ses lois tout l’Orient, ledit Ulau, cinquième sire de tous les Tartares du Levant, sachant les mauvaises actions que ce Vieux faisait, et ses coutumes, et aussi que le Vieux faisait dépouiller ceux qui suivaient la route, se dit en lui-même qu’il le ferait détruire. Adonc il prend de ses barons et les envoie au jardin et castel du Vieux avec grandes troupes ; ils assiègent le château bien trois ans avant que ne puissent le prendre, car il était si fort qu’on ne le pouvait emporter d’assaut. Et ne l’eussent même jamais pris tant qu’ils auraient eu de quoi manger, mais au bout de trois ans, ils n’eurent plus rien à manger. Alors, faute de vivres, ils furent pris, et fut occis le Vieux de la Montagne, qui avait nom Alaodin, avec tous ses hommes et tous ses Assassins ; toute la place fut détruite et laissée pour désert par les gens d’Ulau, sire de tous les Tartares du Levant, et il fit raser le château.

Telle fut la fin de ce Vieux maudit, et depuis ce Vieux jusques à nos jours, il n’y a ni Vieux ni Assassins ; avec lui se finit toute la domination et les maux que les Vieux de la Montagne avaient fait anciennement.[…]

Marco Polo, Le Devisement du monde; 1298

Le bestiaire du Tartare, tympan de Conques (Pendant la période médiévale, le terme « tartare » est associé au Purgatoire)