
Allongée Pointe du Sable, à l’Îlet Caret, Tucanae, descendante en plus ou moins droite ligne des Indiens Potawatomi, dégustait un Soufflé d’orange givrée aux marrons glacés du Spitzberg tout en déchiffrant un message énigmatique qu’elle venait de recevoir, observant au lointain quatre canoës qui approchaient de Terraferma. Mars attendra.
Question énigmes, le message n’en manquait pas. Elle le relut alors que le premier des canoë jaune abordait la plage et qu’en descendait tout pivoine, essoufflé à la liqueur Chocolat de la rhumerie Bielle de Marie-Galante, le capitaine Olibrius tenant une bouteille vide de rhum au chocolat Morbleu de la distillerie québécoise Mariana, allez savoir pourquoi comment la bouteille avait échoué, Pointe du Sable.
Le message du Grand Duc était pourtant on ne peut plus clair :
Je crois reconnaître un certain Olibrius. Je le rencontre parfois chez lui mais il est très fatigué et ne voyage plus guère. Ma soeur lui fit connaître le célèbre avocat corse qui abrita la nounou martiniquaise qui nous servait à la table de mes cousins Claude et Philippe. Elle habitait dans la maison de l’avocat, tout au bout de la rue Mahieux. Je ne marche pas au shaker ce matin mais Olibrius souhaite à Punch Goyave alias Tucanae un bon repos au Mont Martre. Signé Grand Duc méthodique.
Entre-temps, les trois autres canoës venus des autres points cardinaux, avaient débarqué sur l’îlet, et maintenant, Tacanaé faisait face aux quatre célèbres détectives de la Pépépé, la préfecture de police de Paris, les frères Olibrius, désormais seuls à surveiller la Seine du haut du quai des Orfèvres depuis que la police judiciaire avait été expulsée du coeur battant de Paris, l’île de la Cité, pour les faubourgs de la longue agonie parsienne aux Batignolles, encerclée par les Apaches et le périphérique de tout noir vêtu de bas-carbone, ultime cercle de l’enfer.
Les légendaires inspecteurs frères Olibrius avaient eu leur moment de gloire mondiale quelques années plus tôt lorsque dans l’affaire dite des Chimpanzés de l’Elysée, outrepassant tous les ordres, même les leurs, ils avaient passé en mondiovision les menottes au président de la République qui, un 14 juillet, descendant du command-car ayant remonté les Champs-Elysées sous les vivas de la foule rassemblée tout au long du cortège, s’apprêtait à rallumer, place de l’Etoile, la flamme de jouvence éternelle au tombeau du Soldat inconnu.
A la suite de ce moment intense d’émotion et communion mondiales des réseaux sociaux, prolongé de quelques explications officielles ténébreuses, il en était ressorti que le jardinier du palais de l’Elysée avait installé en toute illégalité une ménagerie au fond du parc sur les ruines du passé tumultueux de l’ancienne maison de passe, pour divertir les maîtres de céans et leur descendance.
On y trouvait notamment une volière avec des faucons pélerins, tétras, grands ducs et chose surprenante, pas moins d’une quarantaine d’oiseaux d’Ethiopie, enfermés dans un sous-sol à double tour relié au bunker de la présidence, destiné à la transmission des ordres nucléaires.
Par inadvertance, le trousseau de clé de la war-room avait été ravi par un labrador teigneux, que l’une des gueunons du lieu ayant l’habitude de se promener de toit en toit, lui avait subtilisée et dissimulée.
L’affaire en serait restée là, si, en pleine nuit, un chouette hibou grand-duc n’avait été se nicher dans le sous-sol atomique sans que personne ne sache comment il avait pu franchir les portes blindées et accueillir les oiseaux de l’enclos parmi lesquels un padda de Java bout-en train, un cappucin à tête blanche déplumé, une colombe diamant en toque de Grand-Chef, une amadine cou-coupé lassée de ce monde ancien, qui avait déserté les hangars de Port-aviation, un pinson zébra, des bourkes, et un diamant mandarin, s’en retournant les poches vides de Macao.
Le plus surprenant cependant, se trouvait dans la volière extérieure vidée de ses locataires perturbateurs.

Au milieu du plateau, sous la fiente accumulée d’une décennie de survols de rapaces, jouant le garde du corps imperturbable, se nichait le faucon de Cernuschi, envolé douze ans plus tôt du musée du même nom jouxtant le parc Monceau à Paris, une merveille rapportée de Chine par l’impétrant Cernuschi, au dix-neuvième siècle, et qu’un quatuor de filous avait emporté en passant par la porte d’entrée, mandaté comme déménageurs officiels dans le cadre d’un échange entre musées pour l’organisation d’expositions internationales itinérantes.
La trace du faucon se perdait à la porte même du musée pour resurgir plus d’une décennie après dans le jardin de la présidence. L’affaire des chimpanzés de l’Elysée éclatait, qu’un mégot abandonné sous les combles de la cathédrale de Notre-Dame de Paris, allait, par la plus curieuse des coïncidences bienheureuses, permettre aux frères Olibrius, de résoudre sans coup férir.
Toujours allongée Pointe-du-sable, Tucanae se réveilla brutalement. Elle venait de faire un cauchemar horrible, inexplicable comme tout bon cauchemar, trois têtes de singe lui étaient apparues au soleil cou-coupé qui s’en retirait dans l’océan, l’un avec les mains masquant les yeux, l’autre avec les mains bouchant les oreilles, le dernier obstruant des mêmes mains la bouche.
Apercevant un cormoran tournoyant au-dessus de Pointe-du-Sable, elle commença à se remémorer les scènes cauchemardesques d’une volière en furie, d’un labrador baveux et haineux, de singes récalcitrants et d’un grand-duc méthodique remettant de l’ordre dans des papiers chiffonnés, sauvés de la corbeille des siècles de remontée d’ancêtres.
Au même moment, elle entendit qu’on l’appelait à la rescousse. C’était Pivoine Olibrius, tirant son canoë de l’eau pour le poser sur le sable, tenant d’une main la corde de l’embarcation, de l’autre une feuille arrosée d’eau de mer, le message anonyme du Grand-Duc méthodique, on ne peut plus salé, accompagné d’un chant à trois notes plus strident que doux, celui d’une perruche à collier australienne, droit sorti inexplicablement des forêts de jarrah et bois de marri, survolant un surfeur, le surfeur en argent.

Le monde nous appartient, traversée rédactionnelle en cours, interminable