Vae victis : le baptême patriotique

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C’est dans cette même église de Saint-Florent-le-Vieil où Bonchamps réclame Grâce aux prisonniers (voir article précédent) que les républicains, l’ayant transformée en prison entre novembre 1793 et avril 1794, y ont détenu des milliers d’hommes, de femmes mais aussi des enfants, qui pour le plus grand nombre furent fusillés sur un pré du Marillais, un lieu situé tout près de saint-Florent-le-Vieil. Là, plus de 2.000 vendéens furent exécutés.

Laissons Valée, un jeune vendéen témoin bien involonatire de la fusillade du 25 mars 1794 décrire la scène, comme le rapportent les historiens Delahaye et Gaborit dans leur livre Les 12 colonnes infernales de Turreau :

La vieille église des Bénédictins, celle même où Bonchamps mourant avait obtenu la grâce de cinq mille prisonniers, renfermait alors un millier de pauvres Vendéens…

Le général avait voulu lui-même présider au massacre. Il était venu de grand matin à la tête de la garnison en armes, et s’était fait suivre d’une charrette chargée de cordes. Liés deux à deux au sortir de l’église, attachés par un autre cordage qui servait de chaîne, les prisonniers étaient jetés ensuite au milieu des soldats et rangés en ordre sur la place. Plus de mille pauvres victimes, dont la moitié était des femmes et des enfants. Peu pressé de m’y adjoindre, je m’étais retiré dans le chœur et me trouvais ainsi un des derniers à sortir de l’église…

Le tambour bat la charge, et toute la colonne se dirige sur la route du Marillais. Arrivés en face de la vieille église, au bord de la Loire, dans un pré sur la droite, que l’on nomme aujourd’hui le pré des Martyrs, nous nous laissons placer comme des moutons conduits à la boucherie. Des pionniers creusaient près de la haie, dans la partie la plus élevée, une immense fosse…

Quelques centaines de coups de fusils sont tirés ; les balles atteignent huit de mes compagnons de fuite ; je m’échappe avec les trois autres, sautant les haies, les barrières, les fossés, sans regarder derrière moi, et courant en ligne droite jusqu’au château de la Bellière.

Le président de la commission militaire, un certain Jean-Baptiste Félix, semble, de son côté avoir opté pour une méthode plus expéditive et moins coûteuse, celui du baptême patriotique , la noyade : Fusiller c’est trop long : on dépense de la poudre et des balles. Angers, St-Florent, et d’autres endroits sont pleins de prisonniers, mais ils n’y restent pas longtemps : ils auront ainsi le baptême patriotique.

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La République s’honorerait à apprendre à ses enfants à ne pas prononcer le « malheur aux vaincus » réclamé par les sans-culottes aux bourreaux qui ont fusillé, noyé et guillotiné inlassablement pendant ce long épisode de terreur de l’an II, ce qui annonçait et préparait, selon des méthodes identiques et modernisées, les terreurs rouge ou brune en d’autres lieux et circonstances tragiques.

Si nous voulons éviter que nos enfants brandissent aussi, un jour, des têtes sanguinolentes, il faut leur enseigner ce que signifie Grâce aux prisonniers, en commençant par refuser à les enfermer dans des stéréotypes d’un autre âge, ou à ne pas les mépriser parce qu’ils ne savent rien ou n’écoutent pas. Il nous faut d’abord être bienveillants avec eux au lieu de les envoyer au poste de police dès la première incartade ou idiotie à l’âge de dix ans. Ce ne sont pas les policiers qui sont chargés d’éduquer les enfants, pas même de les instruire ou de les remettre dans le droit chemin, mais nous tous, parents, professeurs et éducateurs. A condition d’enseigner plutôt Grâce aux prisonniers que Malheur aux vaincus.

En attendant, il m’arrive de passer par Saint-Florent-le-Vieil où longtemps vécut l’homme de lettres Julien Gracq, admirable romancier et géographe. On s’y rend sans détour en passant par le petit Liré rendu célèbre par les vers immortels de joachim du Bellay, fils de Jean du Bellay seigneur de Gonord, et non de Gondor, le royaume de l’exil dans l’oeuvre de Tolkien, le Seigneur des anneaux . C’est ce poème de l’exil  Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage, que devrait apprendre tout enfant français bien plus que la Marseillaise, qui demeure un appel au baptême patriotique. Car tout enfant, d’où qu’il vienne, a un petit Liré dans son coeur, que ce soit un village perché dans les montagnes de Kabylie, enlacé sur les bords du fleuve Sénégal ou au milieu des plaines de Béssarabie.

Il m’arrive encore de prendre un café sur la place tout proche de l’église avant d’y pénétrer et de me recueillir au tombeau de Bonchamps, puis sur le pré des martyrs et d’aller regarder la Loire si majestueuse dans les forts courants d’automne lorsque ses tourbillons nous rappellent le destin de ces femmes, de ces enfants et de ces hommes qui s’en allèrent, pour la plupart, dans une nuit d’octobre 1793, emportés par les flots, au-devant d’une mort certaine. Nous qui sommes Vivants, ne les oublions jamais.

C’est aussi pour cela que plusieurs chapitres de Roman d’espoir ont pour cadre Saint-Florent-le-Vieil, et que certains personnages de ce roman portent le nom de Lescure ou autres, car nous qui aimons la vie et la liberté, nous savons qu’un jour notre cri de ralliement, Grâce aux prisonniers, l’emportera sur Vae victis (à suivre).

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