Vae Victis ou le baptême patriotique

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C’est dans cette même église de Saint-Florent-le-Vieil où le généralissime des armées vendéennes Bonchamps réclame Grâce aux prisonniers , que l’armée républicaine, l’ayant transformée en prison entre novembre 1793 et avril 1794, y a détenu des milliers de femmes et hommes, mais aussi des enfants, qui pour le plus grand nombre furent fusillés sur un pré du Marillais, un lieu situé tout près de saint-Florent-le-Vieil. Là, plus de  2.000 Vendéens ont été exécutés par l’une des douze colonnes infernales placées sous les ordres du général Turreau dont le nom est gravé sur l’arc de triomphe des Champs-Elysées. Les estimations les plus probantes conduisent à considérer que 40.000 des 200.000 victimes des guerres de Vendée furent le fait de ces colonnes infernales, dans un pays où tout aura été livré au pillage et à l’incendie. 

Nombre de témoignages proviennent de soldats dont un grand nombre ont commis des crimes parmi les plus effroyables de l’histoire de France. Rares seront ceux qui cherchèrent à empêcher de les commettre, tel Thomas Alexandre Davy de la Pailleterie, plus connu en tant que général Dumas, père d’Alexandre Dumas: les Vendéens n’avaient plus besoin du prétexte de la religion et de la royauté pour prendre les armes ; ils étaient forcés de défendre leurs chaumières, leurs femmes qu’on violait, les enfants qu’on passait au fil de l’épée […] Je voulus discipliner l’armée, et mettre à l’ordre du jour la justice et l’humanité. Des scélérats, dont la puissance a fini avec l’anarchie, me dénoncèrent : on calomnia le dessein que j’eus d’arrêter le sang qui coulait, on m’accusa de manquer d’énergie

Ecoutons aussi Mariteau, maire de Fontenay-le-Comte, décrivant les crimes commis par l’une de ces colonnes infernales : Le 12 (pluviôse), la scène augmente d’horreurs. Le général Amey part avec sa colonne et incendie toutes les métairies depuis La Rochelle jusqu’aux Herbiers. Sur une distance de trois lieues, rien n’est épargné. Les hommes, les femmes, même les enfants à la mamelle, les femmes enceintes, tout périt par les mains de sa colonne. En vain de malheureux patriotes, les certificats de civisme à la main, demandèrent la vie à ces forcenés ; ils ne sont pas écoutés ; on les égorgea. Pour achever de peindre les forfaits de ce jour, il faut dire que les foins ont été brûlés dans les granges, les grains dans les greniers, les bestiaux dans les étables et quand de malheureux cultivateurs connus de nous pour leur civisme, ont le malheur d’être trouvés à délier leur bœufs, il n’en a pas fallu davantage pour les fusiller. On a même tiré et frappé à coups de salve les bestiaux qui s’échappaient.

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Laissons encore Valée, un jeune vendéen témoin bien involontaire de la fusillade du 25 mars 1794 décrire la scène, comme le rapportent les historiens Delahaye et Gaborit dans leur livre Les 12 colonnes infernales de Turreau :

La vieille église des Bénédictins, celle même où Bonchamps mourant avait obtenu la grâce de cinq mille prisonniers, renfermait alors un millier de pauvres Vendéens…

Le général avait voulu lui-même présider au massacre. Il était venu de grand matin à la tête de la garnison en armes, et s’était fait suivre d’une charrette chargée de cordes. Liés deux à deux au sortir de l’église, attachés par un autre cordage qui servait de chaîne, les prisonniers étaient jetés ensuite au milieu des soldats et rangés en ordre sur la place. Plus de mille pauvres victimes, dont la moitié était des femmes et des enfants. Peu pressé de m’y adjoindre, je m’étais retiré dans le chœur et me trouvais ainsi un des derniers à sortir de l’église…

Le tambour bat la charge, et toute la colonne se dirige sur la route du Marillais. Arrivés en face de la vieille église, au bord de la Loire, dans un pré sur la droite, que l’on nomme aujourd’hui le pré des Martyrs, nous nous laissons placer comme des moutons conduits à la boucherie. Des pionniers creusaient près de la haie, dans la partie la plus élevée, une immense fosse…

Quelques centaines de coups de fusils sont tirés ; les balles atteignent huit de mes compagnons de fuite ; je m’échappe avec les trois autres, sautant les haies, les barrières, les fossés, sans regarder derrière moi, et courant en ligne droite jusqu’au château de la Bellière.

Le président de la commission militaire, un certain Jean-Baptiste Félix, semble de son côté, avoir opté pour une méthode plus expéditive et moins coûteuse, celui du baptême patriotique  la noyade. Fusiller c’est trop long : on dépense de la poudre et des balles. Angers, St-Florent, et d’autres endroits sont pleins de prisonniers, mais ils n’y restent pas longtemps : ils auront ainsi le baptême patriotique.

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Pour conclure, donnons la parole à Joseph Lequinio, révolutionnaire, député à la Convention représentant en mission auprès l’armée de l’Ouest, qui, six mois après la création des colonnes infernales, observe dans son rapport au Comité de salut public en date du 1er avril 1794:

Le pillage a été porté à son comble. Les militaires, au lieu de songer à ce qu’ils avaient à faire, n’ont pensé qu’à remplir leurs sacs et à voir se perpétuer une guerre aussi avantageuse à leur intérêt […]. Les délits ne se sont pas bornés au pillage. Le viol et la barbarie la plus outrée se sont représentés dans tous les coins. On a vu des militaires républicains violer des femmes rebelles sur des pierres amoncelées le long des grandes routes, et les fusiller ou les poignarder en sortant de leurs bras ; on en a vu d’autres porter des enfants à la mamelle au bout de la baïonnette ou de la pique qui avait percé du même coup et la mère et l’enfant. Les rebelles n’ont pas été les seules victimes de la brutalité des soldats et des officiers. Les filles et les femmes des patriotes même ont été souvent « mises en réquisition » ; c’est le terme.
Toutes ces horreurs ont aigri les esprits et grossi le nombre des mécontents, forcés de reconnaître souvent moins de vertus à nos troupes qu’aux brigands dont plusieurs, il est vrai, ont commis des massacres, mais dont les chefs ont toujours eu la politique de prêcher les vertus, et d’affecter souvent une sorte d’indulgence et de générosité envers nos prisonniers.

 

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La République s’honorerait à apprendre à ses enfants les crimes qui furent ainsi commis en son nom pour qu’arriver à l’âge adulte ils n’aient pas à prononcer un jour malheur aux vaincus comme les conventionnels l’exigèrent en leur nom, aux armées de la République qui ont fusillé, noyé et guillotiné inlassablement pendant ce long épisode de terreur de l’an II, ce qui annonçait et préparait, selon des méthodes identiques et modernisées, les terreurs rouge ou brune en d’autres lieux et circonstances tragiques.

Si nous voulons éviter que nos enfants brandissent aussi, un jour, des têtes sanguinolentes, il faut leur enseigner ce que signifie Grâce aux prisonniers, en commençant par refuser à les enfermer dans des stéréotypes d’un autre âge, et à ne pas les mépriser parce qu’ils ne savent rien ou n’écoutent pas. Il nous faut d’abord être bienveillants avec eux au lieu de les envoyer au poste de police dès la première incartade ou idiotie à l’âge de dix ans. Ce ne sont pas les policiers qui sont chargés d’éduquer les enfants, pas même de les instruire ou de les remettre dans le droit chemin, mais nous autres, parents, professeurs et éducateurs. A condition d’enseigner plutôt Grâce aux prisonniers que Malheur aux vaincus.

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En attendant, n’hésitez pas à  passer par Saint-Florent-le-Vieil où longtemps vécut l’homme de lettres Julien Gracq, admirable romancier et géographe. On s’y rend sans détour en passant par le petit Liré rendu célèbre par les vers immortels de Joachim du Bellay, fils de Jean du Bellay seigneur de Gonord, et non de Gondor qui est le royaume de l’exil dans l’oeuvre de Tolkien, le Seigneur des anneaux. C’est ce poème de l’exil Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage, que devrait apprendre tout enfant bien plus que la Marseillaise, qui demeure un appel sourd au baptême patriotique. Car tout enfant, d’où qu’il vienne, a un petit Liré dans son coeur, un village perché dans les montagnes de Kabylie, enlacé sur les bords du fleuve Sénégal ou au milieu des plaines de Bessarabie.

Vous pourrez alors prendre un café sur la place tout proche de l’église avant d’y pénétrer et se recueillir devant le tombeau de Bonchamps, puis sur le pré des martyrs et ainsi regarder la Loire si majestueuse dans les forts courants d’automne lorsque ses tourbillons nous rappellent le destin de ces femmes, de ces enfants et de ces hommes qui s’en allèrent, pour la plupart, dans une nuit d’octobre 1793, emportés par delà les flots, au-devant d’une mort appelante. Nous qui sommes Vivants, ne les oublions jamais.

C’est pour cela qu’en se rendant à Saint-Florent-le-Vieil, nous ne pouvons que plus encore aimer la vie et la liberté,  apprenant en ce lieu que le cri de ralliement, Grâce aux prisonniers, l’emporte toujours sur Vae victis.DSC03109

Quand les fleurs renaissent au milieu des morts

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