Vas où tu veux, meurs où tu dois

Une admiratrice, car l’auteur virtuel compte parmi ses innombrables lectrices au moins une admiratrice déclarée, me demande ce que je pense du dicton favori de sa grand-mère, I eo vis, morere ubi debes, c’est à dire Vas où tu veux, meurs où tu dois. Vaste sujet pour l’auteur virtuel qui est à la philosophie ce que le chimpanzé est au sport prototype, une spécialité tout en dérapage et tête-à-queue. Mais puisqu’il a pris l’engagement de répondre à toutes les questions angoissées qui lui seraient soumises, va bene, de profundis clamavi ad te Domine, un peu de latin de bénitier, en l’occurrence le psaume 130, ne fera pas de mal avant d’attaquer la question, encore que la traduction rimbaldienne d’Une saison en enfer me semble mieux convenir pour cet exercice : De profundis domine, suis-je bête !

Le dicton a un mérite, il laisse toujours une porte ouverte. Ainsi de celui-ci où l’on peut à rebours comprendre que si tu ne vas pas où tu veux, tu ne meurs pas où tu dois, ce qui est assez logique puisque tu ne sais où tu vas. Et si tu vas où tu ne veux pas, et bien alors, tu meurs où tu ne dois pas. Nous voici donc au coeur de la fatalité, qui est notre destin commun. Arrive ce qui doit arriver.

Si j’en crois le site Evene, on trouve une première trace de cette citation dans un manuscrit anonyme du XVème siècle. Que l’auteur de cette phrase soit un anonyme est assez remarquable, il eut été assez ennuyeux que ce fut un grand auteur qui s’exprimât ainsi. L’anonymat est une garantie de sérieux. C’eut été Sartre ou Camus, suivant les principes chers à l’éducation nationale, on applaudissait d’abord et on ne réfléchissait pas ensuite pour applaudir à nouveau. Malheureusement l’anonyme de service remonte au XVème siècle.

Ce qui me fait penser que sur le sujet du destin des hommes, les meilleurs sont, sans contestation possible, les Egyptiens qui avec leurs rites funéraires autorisent les cours de rattrapage pour accéder au royaume des morts et au repos éternel : un peu d’embaumement, quelques statues et offrandes à côté du sarcophage pour accompagner le défunt dans le long chemin vers le jugement de l’âme, et le tour est joué, mourir ne relève pas plus du destin que du hasard, seulement de circonstances plus ou moins hasardeuses qui n’empêchent pas Isis de faire de son époux assassiné, Osiris, un souverain éternel après l’avoir momifié. Les pharaons sont aussi doués en dessin qu’en destin, tel est leur dessein : jeu de mots facile qui permet de gagner un peu de temps avant de répondre à une question pour laquelle je n’ai aucune compétence. Suis-je bête que de s’aventurer à donner des leçons, aurait dit Rimbaud ! Pour aller plus loin dans notre réflexion éclairée, retournons-nous vers le site Evene. Celui-ci nous propose quelques citations définitives, qui nous remet dans le droit chemin de notre destinée, si je puis dire. La citation est la réflexion du pauvre, son dernier îlot de résistance face aux trépidations trépanantes du philosophe averti. Ainsi, Voltaire, dans Zadig ou la destinée, nous affirme qu’ il n’y a point de hasard. La sentence est sans discussion, passez votre chemin, pas de hasard en route, juste des déconvenues probablement. mais si tout est écrit à l’avance là haut, c’est ennuyeux en cas d’erreurs impromptues qui vous gâchent la vie, on évitera alors de passer sous une échelle ou de croiser un chat noir. Certaines rencontres ne relèvent pas du hasard mais de la nécessité, reste à savoir lesquelles, de quoi susciter intrigues et incertitudes tout de même. Diderot de son côté est tout aussi catégorique dans le Neveu de Rameau : A quoique ce soit que l’homme s’applique, la nature l’y destinait. C’est un peu désespérant. Vous aurez beau faire ou ne pas faire, tout est écrit, de toute façon la nature vous y destine. Elle a bon dos la nature ! Un homme boit, fume, s’en va aux putes sans se couvrir, il attrape le sida, ses poumons s’enfument et son foie ronchonne, la nature l’y destinait, c’est évident. Quant à Arthur Schopenhauer il est tout sauf un fantaisiste : quand on a écrit des oeuvres comme De la quadruple racine du principe de raison suffisante ou bien Le monde comme volonté et comme représentation, on se doute que le bonhomme détient quelques arguments philosophiques à balancer sur le sujet. Selon lui, donc, le destin mêle les cartes et nous jouons. A la réflexion, il ne prend pas trop de risques, Schopenhauer. On ne sait pas trop comment les cartes sont battues et comment nous jouons, pas même à quel jeu, bataille, poker ou bridge ? A moins que ce ne soit avec un jeu de soixante-dix-huit cartes, le tarot, son pendu et son excuse toute prête à vous arranger une destinée de choix ! Le principe s’applique à tout. C’est bien vu. c’est à cela que nous reconnaissons les grands philosophes, leur art de tout emmêler avec précaution en naviguant avec allégresse dans les encombrements incertains des pensées confuses.

Gao Xingjian, écrivain français d’origine chinoise, a obtenu le prix Nobel de littérature en l’an 2000 avec la Montagne de l’âme et le Livre d’un homme seul. Si les administrateurs du Nobel lui ont donné le prix, c’est qu’il le méritait bien. Nous devons donc prendre au sérieux son affirmation : le destin se moque des hommes, même si le contraire peut être vrai, le destin ne se moque pas des hommes, voire si les hommes se moquent du destin ou ne s’en moquent pas, allez savoir ou pas. Avec tout cela, on n’est guère avancé.

C’est un peu le problème avec les dictons et les citations ressorties de leur contexte pour servir dans les dissertations et les discours, on peut leur faire dire tout et n’importe quoi. Tenez prenez Théophile Gautier qui s’y connaît en destins fracassants, le hasard le rend bavard et lyrique : Le hasard c’est peut-être le pseudonyme de Dieu quand il ne veut pas signer. Voilà que Dieu a un pseudonyme et que celui-ci serait le hasard quand il ne veut pas signer. Et quand il signe, c’est quoi le pseudo de Dieu ? Jupiter, Zeus, Jésus, Allah, Yahvé ? Allez savoir. Ces écrivains sont épuisants à faire dans la métaphore ou l’anaphore, à oeuvrer dans les ruses de sioux pour se promener tranquillement dans la banalité la plus plate au milieu des joncs et des nénuphars.

Le plus clair en matière de hasard et de destinée, est Georg Philipp Friedrich, baron von Hardenberg, ayant choisi comme pseudonyme Novalis et non Hasard, un pseudonyme déjà emprunté par Dieu lui-même. Voici un auteur remarquable méconnu de ce côté du Rhin dont le destin, abrégé par la maladie, est interrompu à l’âge de  vingt-neuf ans, en 1801, laissant derrière lui une oeuvre gigantesque comprenant notamment Hymne à la nuit, les Fragments, Brouillon général ou les Disciples à Saïs, sans oublier son roman inachevé, peut-être le plus connu : Henri d’Ofterdingen. Novalis recherchait le système de l’absence de système, de quoi largement occuper sa vie si tristement écourtée qui ne l’empêchera pas d’être un auteur incroyablement prolifique. Novalis à propos du destin, écrit tout simplement : le destin, c’est le caractère. Voilà qui est fort bien trouvé, clair, limpide et précis. Tout dans le destin de l’homme est dans son caractère. Ce ne sont pas de Gaulle ou Churchill qui vont contredire Novalis. Personne ne peut le contredire. Le caractère mène l’homme, et la femme bien évidemment, à leur destin.

Pour revenir à la phrase de la grand-mère de cette lectrice dont le destin est d’admirer l’auteur virtuel, ce qui n’est pas rien et assez rare, il me semble qu’il faudrait plutôt inverser l’ordre de l’expression et dire plutôt : Meurs où tu dois, vas où tu veux. C’est un peu comme lorsque  l’héroïne de Corneille, Chimène, déclare son amour à Rodrigue, Va, je ne te haïs point, nous sommes en circonstances banales, en pleine affirmation hasardeuse qui pourtant a tout d’une certitude.

Ce qui me fait penser, allez savoir pourquoi, à cette phrase inscrite sur la tombe d’Isis : Je suis tout ce qui fut, ce qui est, ce qui sera et aucun mortel n’a encore osé soulever mon voile.

Isis

En attendant, si vous avez découvert l’existence de Novalis ou si vous avez envie de lire un peu ouvrage l’un de ces remarquables ouvrages, je ne pourrais que me féliciter d’avoir consacré un peu de mon destin à le faire connaître. car quelqu’un qui écrit : le christianisme est la racine de toute démocratie, le plus haut fait dans les droits des hommes, est  un auteur qui mérite en ces temps d’idioties, de bêtises et de sauvageries si communes que l’on prenne le temps de le lire.

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