A la maison des morts avec Guillaume Apollinaire

Apollinaire poète et ami des peintres - Apollinaire poète et ami des  peintres

S’il est un poète dont la vie et l’oeuvre résonnent sourdement en ces semaines cruelles des postillons mortifères se bousculant au portillon de l’orifice nasal pour conduire à l’ossuaire des vanités réduites en cendres selon des règles de probabilité encore méconnues malgré l’acharnement de cohortes de médecin et chercheur à percer les mystères du Covid-19, s’il est donc un poète à rappeler d’outre-tombe ces jours-ci, c’est bien Guillaume Albert Vladimir Alexandre Apollinaire de Kostrowitzky qui, échappant à l’hécatombe militaire de la Première guerre mondiale, succomba, à Paris, de la grippe espagnole, le 9 novembre 1918 (Ci-dessus, Guillaume Apollinaire et ses amis, de Marie Laurencin, 1909).

Dans la chronique consacrée aux hangars de Port-aviation, nous avions pris le temps de lui rendre hommage en écrivant : prendre le temps de saluer Apollinaire est un peu comme sauter du haut du Pont Mirabeau pour pratiquer sans filin le saut à l’élastique, histoire d’épater le couple de Chinois prenant la pose pour leur photographie officielle devant la Tour Eiffel illuminée. Sauf que, chaque jour qui passe comme la péniche sous le pont, écrire c’est mourir et revivre. Comme Apollinaire qui a survécu à la Grande guerre et à sa propre mort, dans l’Adieu du soleil.

Les couples chinois ont déserté le pont Mirabeau pour cause de virus chinois ; mais Apollinaire continue de survivre dans l’Adieu du soleil mêlé aux glaciers de la mémoire, autre expression du poète extraite de l’un de ses plus beaux poèmes, la Maison des morts, publié dans le recueil Alcools, en 1913, l’année précédant le suicide guerrier de l’Europe, un siècle avant le suicide sanitaire auquel nous avons opté par peur de la mort.

Marie Laurencin

Aucun de nous ne reviendra

Alors qu’il nous a été collectivement proposé une assignation à résidence pour nous préparer à vivre dans notre tombe, la lecture de ce poème nous invite à célébrer la vie en entrant dans cette étrange maison des morts où les vivants et les morts se rencontrent et s’unissent charnellement.

Un vers de ce poème d’Apollinaire a plus particulièrement marqué l’histoire de la littérature : Aucun de nous ne reviendra, titre du témoignage de Charlotte Delbo qu’elle consacra à sa déportation à Auschwitz-Birkenau par le convoi de 230 femmes, parti du camp de Compiègne le 24 janvier 1943, jusqu’à sa libération par la Croix-Rouge le 23 avril 1945 au camp de Ravensbruck où elle a avait été transférée en 1944.

Fille d’émigrés italiens, elle adhère aux jeunesses communistes, bénéficie des formations du parti jusqu’à entrer à l’Université ouvrière où elle suit des cours d’économie politique et de philosophie. Devenue assistante de Louis Jouvet et alors qu’elle se trouvait en juin 1941 en Argentine où elle accompagnait l’acteur en tournée, elle décide de rentrer en France pour intégrer la résistance intérieure française auprès de son mari Georges Dudach qui sera fusillé au Mont-Valérien, tous les deux ayant été arrêtés en même temps le 2 mars 1942, pour appartenir au réseau clandestin des Lettres Françaises du Parti communiste français. Fichée Nuit et Brouillard par la Gestapo à la suite de son arrestation, après un an de détention à la prison de la Santé, elle portera en déportation l’étoile rouge des déportés politiques.

Charlotte Delbo pour survivre en déportation s’entraînait à se remémorer et réciter les poèmes qu’elle connaissait par coeur, 57 selon son souvenir, dont celui d’Apollinaire, la Maison des morts, auquel appartient le vers: Aucun de nous ne reviendra. Elle justifiera ce choix par le fait que ce vers correspondait exactement aux sentiments éprouvés en franchissant l’entrée du camp, sentiment partagé par toutes ses compagnes d’infortune :

Nous serions si heureux ensemble
Sur nous l’eau se refermera
Mais vous pleurez et vos mains tremblent
Aucun de nous ne reviendra

Si je mourais là-bas….et les écrevisses… – Pace 14-18 en Aunis ...

 

Et les morts m’accostèrent

La Maison des morts appartient à cette littérature de la fascination obsessionnelle de la mort, que les vivants peuvent éprouver lorsqu’ils tissent de façon morbide des rapports étroits entre la vie et la mort, jusqu’à avoir affaire à une véritable contamination du vivant par le mort, contamination maléfique pouvant aller jusqu’à un plan très physique comme dans le roman d’Alexandre Lernet-Holénia, le Régiment des Deux-Siciles, au cours duquel un officier est empoisonné pour s’être piqué avec la pointe d’une aiguille dont l’autre aiguille est piquée dans le corps d’un mort.

Les décomptes journaliers des malades et des morts en cette période confinée de Covid-19, font resurgir dans notre vie quotidienne cette fascination amoureuse de celles ou ceux qui sont liés étroitement au monde de la mort jusqu’à ce que cette fascination amoureuse  entraîne des effets mortels pour l’ensemble d’un groupe. La particularité du « moment » covid-19  est que cette « fascination amoureuse », mondialisation oblige, couvre aujourd’hui la terre entière ou presque :  nous voici tous devenus amoureux des décomptes, des courbes, des statistiques et des chiffres, il nous faut chaque jour dans l’angoisse et l’étreinte amoureuse, passer sans encombre du territoire de la vie à celui de mort puis retourner à la vie qui finit par se confondre puisque l’amour est au-dessus de la vie et de la mort.

Ce thème littéraire de la fusion amoureuse des morts et des vivants est l’essence même des principales oeuvres de Lernet-Holénia qui fut officier de cavalerie de l’armée austro-hongroise pendant la Première guerre mondiale. On retrouve cette thématique dans le dernier roman de Léo Perutz écrit en 1957, le Judas de Léonard, mais encore dans l‘Histoire de cavalerie de Hugo von Hoffmannsthal, ou plus proche de nous dans le roman Un soir, un train du Flamand Johan Daisne qui imagine tous les passagers sauf le narrateur endormis dans un train qui ne semble plus vouloir s’arrêter, roulant pour l’éternité.

On retrouve cette progression interminable et indéfinie dans le roman Paramo du Mexicain Juan Rulfo : Le chemin allait, montait et descendait : il monte selon que l’on va ou que l’on vient. Pour qui va, il monte ; pour qui vient, il descend (…) Sous la réverbération du soleil, la plaine paraissait une lagune de vapeurs éparses laissant transparaître un horizon gris. Au-delà la ligne des montagnes. Plus loin encore, l’ailleurs le plus insondable.

Au temps de l’épidémie de Covid-19 et à l’heure du confinement qui monte et du déconfinement qui descend, nous voici nous aussi dans cette progression interminable et indéfinie laissant transparaître un horizon gris, avec plus loin encore l’allieurs le plus insondable.

on en arrive
Dans les glaciers de la mémoire
A se confondre avec le souvenir
On est fortifié pour la vie
Et l’on n’a plus besoin de personne

Apolineri, mik i Konicës dhe çështjes shqiptare - Konica.al

 

L’Invité des morts

Cette soudaine fascination de la mort par les vivants, qui conduit à une véritable fusion amoureuse, peut prendre dans l’imaginaire  la dimension d’un labyrinthe jusqu’à ce que le rêve initial devienne un lieu physique réel, qui est tout simplement un lieu de sépulture comme dans la nouvelle inachevée de Kafka, l’Invité des morts : j’étais l’invité des morts. C’était une crypte vaste et propre qui contenait déjà quelques cercueils, mais il y avait encore beaucoup de place : deux cercueils étaient ouverts et ce qu’on y voyait évoquait le désordre des lits qu’on vient juste de quitter.

Les scènes universelles de confinement partagées sur les réseaux sociaux et dans les médias ressemblent aux désordres des lits évoqués par Kafka, qu’on vient juste de quitter pour rejoindre cette crypte vaste et propreil y avait encore beaucoup de place pour d’autres cercueils.

Il n’est pas certain qu’il soit encore possible de sortir l’humanité entière du rêve de confinement dans lequel l’a plongé l’épidémie de Covid-19, effaçant les limités entre l’espace du réel et l’espace du rêve pour être entré dans le territoire de la mort, qui n’est rien d’autre que folie furieuse, là où tout n’est que bruit et fureur, le territoire des morts qui embrasse désormais tout le territoire des vivants. Souvenons-nous de Borges dans « La fleur de Coleridge » : Si un homme traversait le Paradis en songe, qu’il reçut une fleur comme preuve de son passage, et qu’à son réveil il trouva cette fleur dans ses mains… que dire alors.

Pour ceux imaginant que succédera un monde nouveau à l’ancien monde après le déconfinement et la disparition de l’épidémie, Que leur dire alors ? Tout simplement ce que nous conte Guillaume Apollinaire dans la Maison des morts :

Un ange en diamant brisa toutes les vitrines

Et les morts m’accostèrent

Avec des mines de l’autre monde

APOLLINAIRE, Guillaume – La Maison des morts | Litterature audio.com

La maison des morts

S’étendant sur les côtés du cimetière
La maison des morts l’encadrait comme un cloître
A l’intérieur de ses vitrines
Pareilles à celles des boutiques de modes
Au lieu de sourire debout
Les mannequins grimaçaient pour l’éternité

Arrivé à Munich depuis quinze ou vingt jours
J’étais entré pour la première fois et par hasard
Dans ce cimetière presque désert
Et je claquais des dents
Devant toute cette bourgeoisie
Exposée et vêtue le mieux possible
En attendant la sépulture

Soudain
Rapide comme ma mémoire
Les yeux ses rallumèrent
De cellule vitrée en cellule vitrée
Le ciel se peupla d’une apocalypse
Vivace

Et la terra plate à l’infini
Comme avant Galilée
Se couvrit de mille mythologies immobiles
Un ange en diamant brisa toutes les vitrines
Et les morts m’accostèrent
Avec des mines de l’autre monde

Mais leur visage et leurs attitudes
Devinrent bientôt moins funèbres
Le ciel et la terre perdirent
Leur aspect fantasmagorique

Les morts se réjouissaient
De voir leurs corps trépassés entre eux et la lumière
Ils riaient de voir leur ombre et l’observaient
Comme si véritablement
C’eût été leur vie passée

Alors je les dénombrai
Ils étaient quarante-neuf hommes
Femmes et enfants
Qui embellissaient à vue d’oeil
Et me regardaient maintenant
Avec tant de cordialité
Tant de tendresse même
Que les prenant en amitié

Tout à coup
Je les invitai à une promenade Loin des arcades de leur maison

Et tous bras dessus bras dessous
Fredonnant des airs militaires
Oui tous vos péchés sont absous
Nous quittâmes le cimetière

Nous traversâmes la ville
Et rencontrions souvent
Des parents des amis qui se joignaient
A la petite troupe des morts récents
Tous étaient si gais
Si charmants si bien portants
Que bien malin qui aurait pu
Distinguer les morts des vivants

Puis dans la campagne
On s’éparpilla
Deux chevau-légers nous joignirent
On leur fit fête
Ils coupèrent du bois de viorne
Et de sureau
Dont ils firent des sifflets
Qu’ils distribuèrent aux enfants

Plus tard dans un bal champêtre
Les couples mains sur les épaules
Dansèrent au son aigre des cithares

Ils n’avaient pas oublié la danse
Ces morts et ces mortes
On buvait aussi
Et de temps à autre une cloche
Annonçait qu’un nouveau tonneau
Allait être mis en perce
Une morte assise sur un banc
Près d’un buisson d’épine-vinette
Laissait un étudiant
Agenouillé à ses pieds
Lui parler de fiançailles

Je vous attendrai
Dix ans vingt ans s’il le faut
Votre volonté sera la mienne

Je vous attendrai
Toute votre vie
Répondait la morte

Des enfants
De ce monde ou bien de l’autre
Chantaient de ces rondes
Aux paroles absurdes et lyriques
Qui sans doute sont les restes
Des plus anciens monuments poétiques
De l’humanité

L’étudiant passa une bague
A l’annulaire de la jeune morte
Voici le gage de mon amour
De nos fiançailles
Ni le temps ni l’absence
Ne nous feront oublier nos promesses

Et un jour nous auront une belle noce
Des touffes de myrte
A nos vêtements et dans vos cheveux
Un beau sermon à l’église
De longs discours après le banquet
Et de la musique
De la musique

Nos enfants
Dit la fiancée
Seront plus beaux plus beaux encore
Hélas! la bague était brisée
Que s’ils étaient d’argent ou d’or
D’émeraude ou de diamant
Seront plus clairs plus clairs encore
Que les astres du firmament
Que la lumière de l’aurore
Que vos regards mon fiancé
Auront meilleure odeur encore
Hélas! la bague était brisée
Que le lilas qui vient d’éclore
Que le thym la rose ou qu’un brin
De lavande ou de romarin

Les musiciens s’en étant allés
Nous continuâmes la promenade

Au bord d’un lac
On s’amusa à faire des ricochets
Avec des cailloux plats
Sur l’eau qui dansait à peine

Des barques étaient amarrées
Dans un havre
On les détacha
Après que toute la troupe se fut embarquée
Et quelques morts ramaient
Avec autant de vigueur que les vivants

A l’avant du bateau que je gouvernais
Un mort parlait avec une jeune femme
Vêtue d’une robe jaune
D’un corsage noir
Avec des rubans bleus et d’un chapeau gris
Orné d’une seule petite plume défrisée

Je vous aime
Disait-il
Comme le pigeon aime la colombe
Comme l’insecte nocturne
Aime la lumière

Trop tard
Répondait la vivante
Repoussez repoussez cet amour défendu
Je suis mariée
Voyez l’anneau qui brille
Mes mains tremblent
Je pleure et je voudrais mourir

Les barques étaient arrivées
A un endroit où les chevau-légers
Savaient qu’un écho répondait de la rive
On ne se lassait point de l’interroger
Il y eut des questions si extravagantes
Et des réponses tellement pleines d’à-propos
Que c’était à mourir de rire
Et le mort disait à la vivante

Nous serions si heureux ensemble
Sur nous l’eau se refermera
Mais vous pleurez et vos mains tremblent
Aucun de nous ne reviendra

On reprit terre et ce fut le retour
Les amoureux s’entr’aimaient
Et par couples aux belles bouches
Marchaient à distances inégales
Les morts avaient choisi les vivantes
Et les vivants
Des mortes
Un genévrier parfois
Faisait l’effet d’un fantôme

Les enfants déchiraient l’air
En soufflant les joues creuses
Dans leurs sifflets de viorne
Ou de sureau
Tandis que les militaires
Chantaient des tyroliennes
En se répondant comme on le fait
Dans la montagne

Dans la ville
Notre troupe diminua peu à peu
On se disait
Au revoir
A demain
A bientôt
Beaucoup entraient dans les brasseries
Quelques-uns nous quittèrent
Devant une boucherie canine
Pour y acheter leur repas du soir

Bientôt je restai seul avec ces morts
Qui s’en allaient tout droit
Au cimetière

Sous les Arcades
Je les reconnus
Couchés
Immobiles
Et bien vêtus
Attendant la sépulture derrière les vitrines

Ils ne se doutaient pas
De ce qui s’était passé
Mais les vivants en gardaient le souvenir
C’était un bonheur inespéré
Et si certain
Qu’ils ne craignaient point de le perdre

Ils vivaient si noblement
Que ceux qui la veille encore
Les regardaient comme leurs égaux
Ou même quelque chose de moins
Admiraient maintenant
Leur puissance leur richesse et leur génie
Car y a-t-il rien qui vous élève
Comme d’avoir aimé un mort ou une morte
On devient si pur qu’on en arrive
Dans les glaciers de la mémoire
A se confondre avec le souvenir
On est fortifié pour la vie
Et l’on n’a plus besoin de personne

Guillaume ApollinaireAlcools, 1913

 

Homage to Appolinaire (1911-1912 - Marc Chagall

Hommage à Apollinaire, oeuvre de Marc Chagall, 1911-1912