Papiers d’identité (Punch Goyave – Perpétuité 2)

Bien fait, rien à dire, convaincant à première vue. Quoique circonspect, le capitaine Olibrius reposa le passeport sur la table et glissa la feuille qu’il venait de lire dans la pochette accrochée par un trombone au document administratif, ajoutant : le problème est que nous prenons un café ensemble chaque matin en ce lieu depuis trois jours, et à chaque fois, vous m’en présentez un nouveau. Reconnaissez que c’est pour le moins curieux.

Certes, répondit Catanae, mais je ne prétends pas être le détenteur de ces passeports, j’en suis seulement dépositaire.

Admettons. Mais avec le passeport déjà en ma possession depuis Paris, nous en sommes à quatre, c’est beaucoup. Je veux bien admettre que vous ayez trois soeurs, mais les informations sont pour le moins disturbantes, quelque peu perturbantes et même alambiquées devrais-je ajouter pour un enquêteur chevronné.

Reprenons, poursuivit Olibrius, sortant un petit carnet rouge griffonné de toute part, où il annotait, scribouillant d’une écriture illisible aux aveugles comme aux malentendants sans compter les dégoûtés de naissance. Si j’en crois le premier passeport, vous vous appelez Catanae Hexa Moly d’Ene, fille de Pierre de Rosette et de Rita du Mont, épouse d’Auban d’Orgueil, tous deux inconnus aux fichiers d’état-civil de la République française, pas un acte de naissance retrouvé par monts et par vaux dans toute la France, si je puis dire, mais Olibrius en resta là et las à ce stade.

Je vous ai déjà expliqué qu’il s’agit des papiers d’une de mes quatre soeurs, demi-soeurs pour être précis.

Qui en font deux alors ? Venons-en au deuxième passeport, celui de Purple Heart, une autre de vos soeurs, donc ?

Tout à fait. Elle est la fille d’Arleigh Albert « 31-Knot » Burke et de Morgane Freeport MacMorane, père citoyen américain, mère canadienne, et leur fille citoyenne américaine à la naissance ayant acquis la nationalité française le jour des ses dix-huit ans sans compter l’ascendance québécoise qui lui permet de voyager avec un passeport à feuille d’érable.

Le problème, reprit Olibrius, c’est que le consulat des Etats-Unis à Paris, ne retrouve pas de citoyenne américaine du nom de Purple Heart, ni aucune aucune trace d’un passeport canadien qui serait établi à ce nom. D’où détenez-vous ce passeport ?

C’est Purple qui m’a demandé de le conserver.

Et cette Purple Rain se trouve où en ce moment ?

Aucune idée, elle voyage beaucoup, par monts et par vaux et veaux aussi, disons plutôt boeufs tirants.

Sans son passeport ? C’est étonnant comme elle vous ressemble. Même taille, même yeux, même visage ovale. Une même mine.  A s’y méprendre. On est d’ailleurs très minéral dans cette branche familiale. Etonnant. Un véritable certificat minier.

Rien de surprenant et compromettant, c’est ma demi-soeur jumelle, et son père travaillait effectivement dans les mines à ciel ouvert, l’air de rien.

Passons au troisième passeport. On voyage beaucoup dans la famille. Voici donc, Mitra Aditya Solar, fille d’un certain Jonathan Livingstone – Baudon et d’Alexandra Hiéronimus Remington, tout aussi inconnus au bataillon, née à Sandy, dans le comté de Biggleswade, Bedfordshire en Angleterre. Les Anglais reconnaissent l’existence du passeport et n’ont pas donné d’informations supplémentaires.

Maudits Anglais ! J’ai cherché de mon côté et j’hallucine. J’ai bien trouvé un Jonathan Livingstone aux big moustaches à Sandy, professeur d’histoire et géographie, français et latin, mais, big problem too, il serait centenaire à ce jour et si j’en crois les journaux, il tournerait autour de la terre depuis quelques temps.

Il n’y a pas d’âge pour faire des enfants, mieux vaut tard que jamais. Et si vous me permettez, monsieur Olibrius, les éprouvettes ont leur mérite.

Soit. Passons à votre passeport. Là, je n’hallucine même plus, à l’en croire, ce n’est plus un laissez-passer, un sauf-conduit ou un permis de voyager, c’est carrément le sésame d’une extraterrestre autorisée à voyager dans tout l’univers.

Je ne vois rien d’extraordinaire.

Si j’en crois votre passeport, vous seriez née à Pont Meccano, Ny-Alesund qui est une localité de l’île du Spitzberg dans l’archipel du Svalbard en Norvège.

Et alors ? C’est la localité la plus au nord du monde, dans la péninsule de Brogger. A moins de mille kilomètres du Pôle nord magnétique.

Admettons. La suite se corse. Vous êtes née de père et mère inconnus, adoptée à l’âge de dix ans par un certain Piers Courage le jour anniversaire de vos dix-huit ans, et par une incertaine Abbysinia d’Abyssinie dont on ne trouve trace civile nulle part, si ce n’est un récépissé de perte de carte d’identité retrouvé fortuitement dans une enquête judiciaire classée sans suite il y a une dizaine d’années, le même jour que votre adoption.

Et donc ? fortuitement ?

Admettons, encore. C’est la date de naissance qui surprend. Le 29 février de l’an 2000. Ce n’est pas banal. Unique même. Vous en connaissez beaucoup des personnes nées le 29 février 2000 ? Pour être une millénium, vous êtes une millénium millénariste, née un jour qui n’existe pas, franchement pas banal, surtout que le consulat norvégien a confirmé l’exactitude des informations contenues dans votre passeport. Une vraie omelette.

Voilà qui devrait vous rassurez !

A moitié. J’ai aussi la copie de votre passeport français. Et là, cela se gâte un peu, c’est même pétillant. Selon ce passeport plus récent, vous seriez née le 1er mars 2000, au musée du rhum à Sainte-Rose, département de la Guadeloupe, et vous vous appelleriez Daiquiri Schrub.

Tout à fait, c’est mon véritable nom, difficile à porter. Mon père biologique avait un certain sens de l’humour, très arrosé certains jours qui étaient tous les jours que Dieu fait ou ne fait pas. Il était Norvégien, arrivé à Saint-Barthélémy au dix-neuvième siècle en même temps que les Reimonenq, ils ont longtemps vécu du côté de Ferry et de Pointe Morphy sur la Côte-sous-le Vent, à Pointe-Noire.

Du côté des ébénistes, coupa le capitaine Olibrius, quelque peu désorienté par ces généalogies multiples à en perdre son latin.

Il n’empêche, reprit Daiquiri, toutes les informations contenues dans ces passeports sont exactes. Et si vous n’y voyez pas d’inconvénient, laissez-moi reprendre ces documents vicelards et passons à autre chose.

Justement, rebondit Olibrius, j‘ai un cadavre sur les bras, retrouvé dans la mangrove et j’aimerais déjà bien savoir qui c’est et ce qu’il faisait à l’embouchure de la rivière Moustique. Une idée ?

Peut-être. Je n’ai plus de nouvelles depuis quelques temps de l’une de mes cousines qui est aussi ma soeur.

Qui s’appelle ?

Goyave Punch.

Goyave, c’est son prénom ?

Non, son nom, Punch c’est son prénom.

Déroutant.

Un peu, aux Antilles, on cite le nom en premier et le prénom en second. Par exemple, Jean Paul Raymond…

Paul-Raymond c’est son prénom, interrompit tout content Olibrius, capitaine de son état, quarante ans de métier.

Et bien, non, répondit Catanae. Raymond, c’est son prénom, Jean-Paul son prénom composé.

Oublions ! On se résume. Goyave Punch serait peut-être la morte de la mangrove. Depuis quand disparue ?

Plus d’un quart de siècle, un vingt-neuf février, le vingt-neuf février 2000, un vingt-neuf février qui a existé ne vous en déplaise, comme chaque dernière année de millénaire, seules la dernière année de centenaire ne sont pas bissextiles, cher commissaire Olibrius. Demandez à Jonathan Livingstone, lui-aussi est né une année bissextile.

Cela sera difficile, il tourne autour de la terre, notre valeureux centenaire. Curieuse lignée que votre famille, ajouta Olibrius, tous nés un vingt-neuf février, et tous orphelins de naissance quand ils ne sont pas jumeaux, triplés ou quadruplés, sans doute des coïncidences fortuites.

Probablement plus probable que toute probabilité de nature humaine.

[Voyage généalogique au shaker, au souvenir ému des Norvégiens venus aux Antilles dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, à Saint-Christophe, Saint-Barthélémy puis Guadeloupe après 1878, tels les Reimonenq à Sainte-Rose, fondateurs du Musée du rhum ; mais encore la famille martiniquaise de maître Versini-Campichi, les Uttily et Versini qui résidèrent au vingtième siècle à Ambleny, canton de Vic-sur-Aisne (Aisne) en compagnie des Agricole, Barbe, Blacher, Elizé, Hayot, Magloire, Sévère. Que leur souvenir se perpétue de siècles en siècles]