Quand l’idiot du village et le crétin des Alpes rencontrent l’imbécile du quartier : buzze, buzzons, buzzez

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Voilà que l’idiot du village a quitté la place du marché pour animer un radio crochet et que le « crétin des Alpes » est descendu des hauts plateaux montagneux pour occuper un plateau de télévision et demander son avis à l’imbécile du quartier, tout surpris et heureux de se retrouver au milieu des docteurs, des experts et des savants, qui ont de leur côté aucune difficulté à jouer l’idiot, le crétin et l’imbécile à la fois, tant en France,  Molière est dans nos gènes.

On ne rencontre plus guère le traditionnel idiot du village. Avec l’exode rural, celui-ci a presque disparu. Il était celui à qui on demandait de faire la corvée de bois, de ramasser les foins et d’apporter le diapason à la messe le dimanche. Serviable, gentil, toujours prêt à rendre service, il avait pour unique défaut que de ne jamais se laver les pieds et encore moins les aisselles. Il fumait des « Gitanes maïs » qu’il croyait  directement extraites d’un champ d’orge, enroulées dans du papier arménien. Il fallait surtout veiller à ce qu’il n’entrât pas dans les bistros où son goût pour l’alcool de betterave pouvait rapidement dégénérer en castagne généralisée. Il arrivait que les idiots du village les plus prometteurs prennent du galon. On les retrouvait bedeau de sacristie ou fossoyeur, mais toujours la menace du litron était à surveiller. Un trait de craie sur la bouteille du vin de messe permettait avec précision de suivre au plus près sa consommation dominicale. Et il arrivait d’être obligés de renvoyer le fossoyeur lorsque celui-ci se trompait de caveau ou s’endormait au fond du trou en attendant l’arrivée du cercueil. Bref, l’idiot de village a longtemps été reconnu à son caractère champêtre, et parfois même de garde-champêtre, un avancement totalement irresponsable dès lors qu’on lui confiait une carabine à plomb, mais qui nous permet aujourd’hui d’avoir élucidé la principale origine de tous ces accidents de chasse. Car l’idiot du village voit des lapins de garenne partout. C’est là son originalité première.

Le crétin des Alpes est fort différent. Il était certes aussi habitué aux corvées de bois, loin dans les forêts l’hiver, empruntant les chemins escarpés et les routes verglacées en poussant une brouette . Mais, sa véritable spécialité, c’était le déneigement à la pelle et parfois au râteau, un exercice tout en complication. On le voyait sur les toits et dans les rues oeuvrer avec conscience à cette activité renouvelée à chaque chute de neige. On le surprenait à déneiger en commençant par le trottoir puis la route, pour poursuivre par les toits où il évacuait la neige vers le trottoir d’où il renvoyait vers la route au moment où passait en trombe des véhicules qui repoussaient la neige boueuse sur le trottoir. C’était lassant mais intéressant. Il était  le véritable ami des congères et des mégères, toujours prêt à envoyer quelques boules de neige par-dessus une haie et égayer les carrefours d’un bonhomme truculent muni de sa sempiternelle carotte volée à l’épicerie de madame Fine. Préférant généralement le Génépi à la Chartreuse jaune ou verte, il se rabattait à l’automne de sa vie sur l’antésite, rejoignant en cela l’idiot du village qui après avoir abusé du genièvre ou du guignolet, se contentait de soupe angevine.

Les temps ont changé. Les hameaux et les villages se sont dépeuplés. Nous croyions les idiots du village et les crétins des Alpes en voie de disparition, une espèce menacée. Les voilà de retour en force sur les plateaux de télévision et dans les studios de radio, transformés, excités, survoltés. Adieux corvées de bois, ramassage des noix et des foins, dépoussiérage et déneigement, on les autorise à longueur de journée à raconter n’importe quoi. Les revoilà avec du bagage intellectuel dans leur brouette. Ils ont fait des études, on leur a appris à se prendre au sérieux et à ne pas s’abstenir de cogiter dans l’ignorance. Ils vont, ils viennent, migrant de plateau en plateau, comme auparavant, ils se rendaient de champ en champ ou  de bois en bois. C’est à celui qui pérorera le plus d’idioties et le concours est relevé, de haute volée, ne finissant pas de prendre de la hauteur : la stratosphère est là. Et la lune trop proche pour ne pas attaquer Mars.

C’est que maintenant ils disposent d’un réservoir à salive pour tenir toute la journée. Et tout est dans l’art de répéter toujours la même chose, avec une emphase et suffisance à faire péter les carreaux de plâtre des décors et dézinguer le prompteur. Le whisky, la téquila et la vodka ont remplacé le guignolet et le génépi d’antant : c’est que l’ancien idiot du village concourre dans l’ivresse collective à faire son trou médiatique et trouver sa place intergalactique dans le monde connecté devenu un miniscule village planétaire. Il a arraché le droit de bafouiller et gazouiller tous les jours, là où il n’était autorisé autrefois qu’à entonner Minuit chrétien une fois par an le jour de Noël;  et le Chant du départ uniquement le 14 juillet au bal des pompiers, au moment d’éteindre les lampions. Maintenant, c’est différent. Il a mission chaque jour qui passe de nous rendre plus subtil dans l’ineptie. Et il n’a pas besoin d’ordres répétés par sa hiérarchie stressée par l’audimat pour atteindre cet objectif au quotidien, avec une aisance déconcertante : il « do the job« , « the animator » au sourire enjoliveur comme une guirlande traînant dans une laverie.

Si nous n’avions que les idiots du village et les crétins qui nous envahissent, journalistes en diable, experts en tout, de la balistique au tromblon, psychanalystes de nos chiens et de nos chats. Hélas, trois fois hélas, ces nouveaux idiots du village et crétins des Alpes, ont trouvé des auxiliaires redoutables, les fameux imbéciles du quartier, à qui on ne demande rien mais qui sont prêt à tout, heureux de vous répondre n’importe quoi en poussant la chansonnette en choeur. C’est qu’ils sont nombreux ces imbéciles. On les trouvent partout, ici sur les places et dans les marchés, là dans les foires et les salons, ils donnent leur avis avec cette assurance déconcertante de pompier pyromane, et n’ont réponse à rien, as déconcertants du sondage en rafale et de la bavette d’émission. On les  entraînent, on les managent, on les glorifient, ces « pépolisés » d’un jour ; ils deviennent, pour les meilleurs, animaux hallucinants de téléréalité, un métier à temps complet avec ses us et ses coutumes, ses starlettes et ses coucheries.

Tout cela serait sans conséquence s’il n’y avait les moutons qui bêlent et les béliers qui broûtent, autrefois placés sous la surveillance de l’idiot du village ou du crétin des Alpes, aujourd’hui enfermés à l’étable cathodique, c’est à dire nous tous, regardant fascinés ce spectacle invraisemblable d’une mère de famille qui s’empare d’Hérodote, d’un gamin qui trafique dans l’inconnu avec  Newton, et d’une garce qui joue à Vénus au bain, le tout secoué par la production au rythme d’un derviche tourneur attendant sous un cocotier qu’une noix ne tombât pour qu’un prédicateur, un devin, et un mage se battent, sur le plateau, comme des chiffoniers pour la ramasser. Et c’est ainsi que l’on se retrouve avec des bons conseils et des pensées d’un jour mijotant au milieu de recettes culinaires réalisées en direct, où il est question de la pomme originelle de la discorde et de celle de Guillaume Tell sans oublier la troisième tombée du pommier de ce fameux Newton, toutes trois promises à un bel avenir de compote à étaler avec une pelle à tartes qui n’est plus pour le sable ou la neige d’antan.

Et encore, ce n’est rien. La téléréalité, qui est tout simplement la télé depuis toujours, est devenue l’incarnation extrême du mouvement d’exode de l’idiot et du crétin ayant tous deux l’habileté de recourir à l’invité, ce volontaire qu’est l’imbécile de service :  elle a trouvé son exutoire dans des grands offices sérialisés, à notre plus grand désespoir. Parlementaires, ministres et présidents, tous aussi soucieux de leur image,  rejoignent en panique cette évolution invraisemblable où tout le monde s’aligne sur le plus idiot, le plus crétin, le plus imbécile, pour ne pas dire le plus bête et méchant, au rythme sacralisé de l’audience du jour, ce maître absolu qui impose au silence son bruit quotidien, le fameux « buzz », et sa conjugaison en un seul temps inexorable : « buzze, buzzons, buzzez ».

Et c’est ainsi que sous la mitraille des photographes et des caméramen, entourés de micros et de feutres stabylobosselés, cornaqués par les reporters et envoyés spéciaux venus des quatre coins du monde, un cortège d’ extrême importance a pu se former un matin  de janvier 2015 pour traverser en masse compacte cette ligne de démarcation imaginaire qui sépare le palais de l’Elysée de la place Beauvau, une rue, un trottoir, un caniveau, où coule au milieu un filet d’informations sans importance. Trois hommes dans un délire armé avait mis toute une nation en péril, on aurait cru Beyrouth foudroyé, Gaza bombardé, les tours du World Trade Center s’effondrant, on était si loin de Mossoul abandonné et des places de village nigérian dévastées par les ceintures d’explosifs portées par des fillettes innocentes.  Nous occidentaux, donnons  l’impression d’avoir perdu tout sens de la mesure, comme si nous avions tout oublié des leçons de l’histoire. Et pourtant, les temps ne sont pas si anciens que celà, où des villes françaises étaient bombardées de jour comme de nuit en sacrifice d’une prochaine délivrance par les Alliés. Et pourtant, nous ne cessons de commémorer, un jour les tranchées, le lendemain le débarquement quand ce n’est pas le soleil d’Austerlitz ou Marignan. Et pourtant, après le sacre,  il y eut plus tard Waterloo, et Pavie vient peu après Marignan.

Quand je regarde tout cela, non sans un certain effarement d’enfant, je me dis que le Titanic n’est pas très loin avec son orchestre à la dérive ; et que la Bérézina nous ouvre les bras de son fleuve. Qu’en sera-t-il demain si nous devons faire face à des menaces autrement plus violentes, plus extrêmes, plus inouïes ? Journalistes, experts et politiciens à la petite semaine, de grâce, taisez-vous un peu que nous puissions ouvrir nos fenêtres, entendre le chant des hirondelles, ét réfléchir. la situation le mérite. Elle est grave.  Car je m’inquiète pour toi, « mon cher vieux pays ». Je n’imagine pas le Général de brigade, le seul et unique, traqué par les reporters et experts en tyrannie domestique ou internationale. Il préféra d’ailleurs disparaître le moment venu, s’en allant prendre les eaux à Baden-Baden, pour mieux remettre de l’ordre dans un pays alors à bout de souffle prétendument révolutionnaire.

Mais me direz-vous, en quoi cette triplette d’idiot, de crétin et d’imbécile, ces as de la pétanque pékinoise, ces champions du bavassage, sont-ils des bienfaiteurs de l’humanité ? et bien, je vous le dis, ils nous rappellent désormais chaque jour, matin, midi et soir, et même à minuit, ce minuit qui succède au crépuscule et précède l’aurore, que lorsqu’on n’a rien dire, il est préférable de fermer sa gueule : mieux, il faut impérativement fermer sa gueule, en suivant l’adage, car il y a toujours un adage à suivre : Vos gueules les mouettes. Vaste programme  !

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